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Zembra: Bijou de la Méditerranée

Zembra: Bijou de la Méditerranée

 

 

Au début des années 80, Agha Khan, venant de la Sardaigne, où il possédait une île avec un complexe touristique haut de gamme, avait fait le tour de l’île de Zembra avec son yacht. Dès son arrivée à Sidi Bou Saïd, il téléphona à Bourguiba Junior pour lui dire : «J’achète Zembra ». La réponse était immédiate : «La Tunisie n’est pas à vendre»!

En 1985, suite au bombardement par Israël du quartier général palestinien à Hammam-Chatt, le gouvernement tunisien avait décidé d’installer un radar qui devait couvrir les golfes de Tunis et de Hammamet, et également une bonne partie du nord et du sud de la Tunisie.

Il a dû y renoncer. En raison du relief de Zembra, il a été difficile de monter le radar. Finalement, c’est sur les hauteurs de Jebel Sidi Abderrahmen, le point culminant  tout le Cap Bon, qu’il a été installé.

Mais en avril 2008, une partie de l’île a failli être vendue à des Chinois par la famille du président déchu pour y construire un complexe touristique.
Les écolos et les intellectuels s’étaient alors unis pour défendre et sauver Zembra. Ils y ont réussi grâce aux Américains qui s’étaient opposés à ce que les Chinois prennent pied dans un endroit  aussi  stratégique.

Ce bijou de la Méditerranée, qui comprend une île, Zembra, et un îlot, Zembretta, est resté un paradis écologique où la faune et la flore sont admirablement conservées. C’est  pourquoi le site a été retenu par l’Unesco comme réserve de la biosphère depuis 1977.

Devenu parc national, il doit sa création au fait qu’il est un lieu de rendez-vous annuel de reproduction par excellence du puffin cendré sur sa partie terrestre et par sa partie marine qui est protégée à 1,5 mile marin tout autour des deux îles.

Les fouilles archéologiques réalisées par l’Institut national du patrimoine depuis 1993 ont repéré le passage sur Zembra des civilisations punique, romaine, vandale, byzantine et arabe, comme l’indiquent les mosaïques et les vestiges près du port et de l’unique plage de sable.

Ainsi, l’observateur attentif qui remonte le long de la piste menant à Oued Zitoun et la Cathédrale trouvera, à la hauteur de la Maison du poète, de nombreux éclats d’obsidienne provenant de Pantelleria en Italie. D’après d’autres analyses, il y a eu la découverte d’ossements humains remontant à 3 000 ou 4 000 ans av. J.-C.

D’autres fouilles récentes à côté de la plage de sable ont permis de découvrir des mosaïques importantes datant des périodes carthaginoise et romaine.

D’importants aménagements hydrauliques sous forme de barrages de retenue d’eaux pluviales, de grandes citernes et de puits, montrent que l’île était habitée dans l’antiquité.

D’autres campagnes archéologiques ont permis de relever des traces d’industries liées à l’exploitation de la mer, notamment  la fabrication de pourpre à partir de patelles. En comparant la flore de Zembra au continent et spécialement au Cap Bon, on remarque l’absence du romarin. Sur les 266 espèces végétales. sur l’île, l’olivier sauvage et le genévrier sont les seuls arbres, le centre est couvert de lentisques, bruyères, arbousiers et cistes qui ne dépassent pas les 2 mètres, le palmier nain est abondant même sur la Cathédrale, ce grand rocher  détaché au nord-ouest de l’île.

Des espèces floristiques sont tout à fait affinées à celle de Kroumirie, des Mogods et du Cap Bon. On y trouve des espèces rares dont certaines endémiques, algéro-tunisiennes, nord-méditerranéennes et d’autres de la Méditerranée occidentale et plus précisément la Sardaigne. Le câprier peuple les moyennes hauteurs et à Aïn Kabbar qui porte son nom. Le chou sauvage, l’ancêtre du chou-fleur, existe sur l’île à Oued el Krombit, avant d’arriver à la grotte des pigeons. 
Les plongeurs du club de La Marsa ont été éblouis par la limpidité et la transparence des eaux de Zembra, de la richesse de sa faune et la flore marines au fond de la mer, sur les rochers et les cavités dans une symphonie de couleurs. Le lapin de garenne a été introduit  par les marins puniques et romains pour  constituer un «garde à manger» sur l’île lors des tempêtes et du mauvais temps, comme l’ont prouvé les analyses au carbone 14 sur les ossements trouvés sur l’unique plaine au nord du port et à Onk Ejmel qui datent de plus de 4 000 ans.  Actuellement, la répartition sur l’île du lapin garenne est en régression!  

Un botaniste témoigne en 1884 que des pêcheurs italiens chargeaient sur leurs bateaux des fagots pour alimenter les fours des boulangeries sur le continent. Zembra jouit d’une diversité biologique marine très importante. En effet, un courant marin venant de l’océan Atlantique, traversant  les côtes marocaines et algériennes, finit par contourner Zembra et Zembretta et termine sa course en s’écrasant sur le golfe de Tunis. Ce courant est riche  en éléments nutritifs composés en outre de plancton et de phytoplancton, source d’alimentation des poissons, en bas de la chaîne alimentaire de la faune marine. C’est ainsi que des bandes de maquereaux, de sardines et d’anchois ont fait des côtes sud de la Sardaigne, du détroit de la Sicile et essentiellement du large du golfe de Tunis un lieu privilégié de nourrissage. Mais cette loi de la chaîne alimentaire a donné naissance à un prédateur de taille : le thon rouge, qui, dans sa tournée méditerranéenne, séjourne  dans les  environs pour s’engraisser de ces bandes de poissons bleus et continuer sa route par la suite. Ce séjour ne manque pas de surprise pour les thons, les pêcheurs de Sidi Daoud leur tendent des filets dont  eux seuls connaissent le secret pour les drainer dans la «Matanza», la chambre de la mort, avant de finir dans les boîtes de conserve et nos assiettes. Ces poissons bleus, sardines et anchois, ont un autre prédateur, le puffin cendré, cet oiseau marin au cycle de vie de six mois en pleine mer arrivant jusqu’aux côtes portugaises et mauritaniennes dans l’Atlantique et six mois à Zembra pour se reproduire.

95 % de la population méditerranéenne, tenez-vous bien, est composée de140 mille couples de puffins cendrés trouvant refuge dans les cavités, les grottes, les buissons et les roches de Zembra pour construire des nids qu’ils ne visitent que la nuit pour changer de partenaire pour la couvaison. Pour se reconnaître, les puffins poussent des cris ressemblant à une grande crèche de bébés qui pleurent. Avec ses 125 cm d’ouverture des ailes, le puffin cendré ne trouve pas de difficulté pour naviguer avec ou contre le vent, sa vitesse de croisière de 50 km/h arrive à 90 km/h. Planeur par excellence, il réussit  à suivre les bandes de poissons jusqu’aux côtes de Annaba en Algérie et au golfe de Syrte en Libye ; mais ce qui est étonnant, très rarement au golfe de Gabès. Il me semble qu’il évite les hauts fonds parce qu’il plonge jusqu’à 9 m pour capturer les poissons. L’individu qui ne couve pas l’unique œuf par alternance avec le partenaire passe la nuit posé sur l’eau. Dans la journée, la moyenne de son temps est ainsi répartie : 35 % pour la recherche de nourriture, 25 % pour les voyages et 40 % posé sur l’eau. Il n’est pas surprenant que les puffins cendrés soient très concentrés sur les zones de nourrissage et relativement proches de la colonie. Le nombre de trajets courts effectués dans les eaux du golfe de Tunis, à 50 km de la colonie, indique que cette zone est d’une importance capitale pour l’alimentation des puffins cendrés.

Zembra enregistre sur ses 389 ha une des plus grandes concentrations mondiales de faucons pèlerins avec 10 couples et un couple de faucons laniers. Le faucon pèlerin, le maître des cieux par excellence, la créature la plus rapide dans le monde, a aussi sa technique de «garde à manger» sur l’île.

Effectivement, au début de l’automne et au moment de la migration Nord- Sud, les oiseaux migrateurs traversent la Méditerranée venant d’Europe, et puisque Zembra est sur l’un des couloirs migratoires, les passereaux, tourterelles et autres, épuisés par le voyage, gagne l’île pour se reposer.

Dès qu’un oiseau s’aventure pour continuer le voyage vers l’Afrique, un faucon pèlerin des 10 couples qui sont tous à l’affût  se charge de le rabattre sur l’île. Dès qu’il l’aperçoit, il prend de l’altitude puis il fait une pique majestueuse atteignant les 300 à 380 km/h et de ce fait, les faucons conservent la nourriture vivante pour eux et pour leur progéniture au lieu d’aller la ramener du Cap Bon distant de 15 km. En 1964, le Roi Baudouin de Belgique avait offert à Bourguiba un couple de mouflons de Corse, confiés à la Direction générale des forêts. Ils ont été transférés à Oued Zitoun, au nord-ouest de Zembra.

 

Actuellement au nombre de 42, ils subissent un fort taux de mortalité à cause de la soif parce qu’en août, l’unique source à Oued Zitoun est à sec. Après plus de 50 ans, le troupeau n’a pas encore découvert le côté nord-est de l’île où se trouve la source d’Aïn Kabbar à cause de la séparation naturelle d’un grand rocher, appelé Babour de par sa forme qui rappelle un grand paquebot. La réserve naturelle de Zembra et Zembretta, le grand Jamour et le petit Jamour, comme aimait les appeler Asfour, l’homme qui avait consacré toute sa vie à ce site en le considérant comme un de ses enfants, doit sa conservation et sa protection aux deux grands militants de la cause écologique, Ali El Hili et Abdallah Ben Dhafer dit Asfour, auxquels je dois ma formation. La réserve naturelle de Zembra et Zembretta renferme encore des richesses et des secrets largement conservés. Chercheurs et scientifiques sont appelés à redoubler d’efforts pour les dévoiler.

 

Abdelmajid Dabbar

 

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