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A propos de mes vacances en Iran

L’expression artistique officielle : les graffitis sur les murs de l’ancienne ambassade des Etats-Unis

 

A propos de mes vacances en Iran (info # 012604/13) [Reportage]

Par Averell Dalton©Metula News Agency

 

Averell (pseudo) est un jeune journaliste déjà confirmé, aussi à l’aise dans l’expression écrite qu’audiovisuelle. Il collabore déjà depuis plusieurs années et régulièrement avec ses camarades de la Ména. Il s’exprime également sur les ondes de la radio et a fait ses classes et ses preuves à la télévision à Tf1 et sur France 2.

 

Le journalisme est bien plus qu’un métier. On ne quitte pas sa rédaction le soir, comme on raccroche son bleu de travail au porte-manteau, sans y penser jusqu’au lendemain. Un journaliste a sans cesse besoin d’être informé, de s’informer. Pour toujours mieux comprendre le monde qui l’entoure, et la manière dont il évolue.

 

Et les vacances n’échappent pas à cette logique. Difficile d’organiser un séjour « tout compris » dans un centre de vacances d’un pays ensoleillé, où on vous regarde de travers si vous vous éloignez de plus de 20 mètres de la piscine. Un journaliste est curieux, au bureau comme en vacances.

 

C’est comme cela que je me suis retrouvé en Iran. C’est à peine si j’ai choisi la destination, tant elle s’est imposée à moi. Dans mon métier, j’évoque fréquemment la Perse. Et rarement en des termes élogieux, actualité internationale oblige. Alors il y a un mois, me rendant compte que je disposais de jours de congé non utilisés, je n’ai pas mis longtemps à décider d’aller voir l’envers du décor de cette "république" islamique tant décriée.

 

Bien sûr, en une quinzaine de jours, impossible de porter un avis définitif sur un pays comme l’Iran. A cause de sa taille, pour commencer, trois fois celle de la France, qui empêche de le parcourir d’un bout à l’autre en si peu de temps. Mais cela demeure suffisant pour rencontrer des gens, s’imprégner de l’ambiance, et se faire une idée plus précise de ce qui se passe là-bas.

 

En Occident, on entend souvent parler de pays exsangue du fait des sanctions économiques internationales, qui ont pour résultat une inflation galopante. Pour l’inflation, d’accord : en à peine 10 jours, le cours du rial au marché noir (le seul utilisé au quotidien) a perdu plus de 8% face à l’euro, et rien ne laissait présager que la tendance allait s’inverser.

 

Seule conséquence visible de cette inflation pour un touriste : l’accès aux monuments historiques est désormais 10, parfois 30 fois plus cher pour les étrangers (soit 3 euros pour les plus onéreux).

 

Ce contre quoi les locaux se sont plusieurs fois insurgés en ma présence, avant de me présenter leurs excuses (expression spontanée de leur hospitalité légendaire, à maintes reprises vérifiée). Les hôtels n’ont par contre pas modifié leurs prix, qu’ils calculent toujours en rials, ce qui rend parfois l’addition finale franchement embarrassante tant elle est basse.

 

Pour ce qui est du pays exsangue, en revanche, beaucoup moins d’accord. A se promener dans les villes et les campagnes iraniennes, on ressent même l’inverse. A Téhéran comme dans d’autres villes, de grands travaux sont en cours. Des lignes de métro sont en construction pour désengorger les centres urbains (qui en ont bien besoin) ; le réseau routier ne souffre aucune critique, le système de transport public intra et inter urbain est performant, la propreté des rues est irréprochable, et les bâtiments historiques qui ne sont pas impeccables sont en cours de rénovation.

 

Cela participe-t-il d’une politique de propagande interne ? Possible, probable même. Il n’empêche, tous ces éléments mis bout à bout donnent le sentiment d’un pays « qui tourne ».

 

Tout au long d’un périple qui m’a mené de Téhéran à Shiraz [sud-ouest de la Perse, la cité a donné son nom au cépage Syrah en œnologie], les Iraniens me sont apparus comme un peuple très fier.

 

Aucune arrogance dans les comportements toutefois, juste la conscience diffuse d’un héritage glorieux et d’une culture riche, fruit de 3 000 ans d’histoire. C’est probablement cela qui les poussait quasi systématiquement à me poser cette même première question : « Que pensez-vous de l’Iran ? ». Tout sauf une simple demande : la réputation d’Etat voyou dont est affublé le pays agit tel un affront pour la plupart des autochtones.

 

Cette question essentielle, ils sont des dizaines, jeunes et beaucoup moins jeunes, à me l’avoir posée après m’avoir abordé spontanément dans la rue, devant une mosquée ou dans un café. Seul point commun entre toutes ces personnes, un niveau correct d’anglais, mon farsi se limitant peu ou prou à « bonjour » et « merci ».

 

J’avais décidé avant mon départ d’adopter une posture prudente concernant les questions politiques. Je comptais amener les personnes que je rencontrerais à aborder en premier ce sujet sensible, car il est impossible de savoir au premier coup d’œil à qui l’on a affaire. Mais, sur place, je me suis vite rendu compte que c’était pour cette unique raison qu’on m’abordait, et surtout, pour m’expliquer à quel point la population rejette le régime des mollahs.

 

Toutefois, si l’on me parlait sans retenue, au moment de nommer Ahmadinejad ou Khamenei, mes interlocuteurs baissaient subitement la voix, et balayaient du regard l’endroit où nous nous trouvions. Car on ne sait jamais, ici les murs ont parfois des oreilles. Et malgré le risque que peut représenter (selon certains de mes interlocuteurs) le simple fait de me parler, les critiques fusaient et les mollahs en prenaient pour leur grade.

 

Les jeunes en particulier affichent leur frustration. De ne pas trouver d’emploi, même précaire, malgré leurs diplômes universitaires. De ne pas pouvoir voyager, du fait de l’inflation qui rend l’euro et le dollar virtuellement inaccessibles, mais aussi du fait des restrictions mises en place par le gouvernement.

 

Mais avant tout, frustration de ne pas pouvoir s’exprimer. « Si on n’a pas la liberté, on n’a rien », me disait Massoud, un jeune homme rencontré à Ispahan, se considérant lui-même chanceux, car il avait réussi à décrocher un job.

 

C’est à Ispahan justement que j’ai eu l’occasion de me rendre compte que ce régime ne s’apparentait pas franchement à une démocratie. Ville majestueuse et ancienne capitale de l’empire sous la dynastie des Safavides, elle est traversée par l’imposante rivière Zayandeh.

 

Sauf que depuis une décennie, pour des raisons apparemment politiques, l’eau est déviée en amont. Le lit est donc asséché onze mois par an, et l’eau ne revient que durant un mois, pour remplir le bassin situé en aval qu’utilisent les agriculteurs pour irriguer leurs terres.

 

Outre la colère que provoque cette privation arbitraire, au fil des années, ce retour de l’eau est devenu une célébration en soi. La nouvelle s’était propagée à la vitesse de l’éclair, et des centaines de jeunes s’étaient réunis sur et aux alentours du pont principal de la ville. Chants, danses et feux d’artifice improvisés, tout était en place pour faire de cette soirée une fête digne de ce nom. Il est vrai que, pour les jeunes Iraniens, les occasions de se divertir, et à plus forte raison de se regrouper en public, ne sont pas légions.

 

Seulement, les autorités ne voient pas d’un bon œil les rassemblements populaires. Un jeune homme m’avait d’ailleurs interpelé au cours de la soirée, me lâchant cette phrase laconique avant de continuer son chemin : « Faites attention, ça commence à devenir politique, ça pourrait être dangereux ».

 

Et effectivement, une demi-heure plus tard, des dizaines d’officiers de la police et de l’armée investissaient l’endroit, dispersaient la foule et procédaient à des arrestations. Pour quel motif ? Je l’ignore. Selon les personnes que j’ai interrogées, c’est parce que les jeunes en question écoutaient de la musique interdite, et certains consommaient de l’alcool.

 

Aux yeux d’un occidental pourtant, cette soirée se déroulait d’une manière bon enfant, strictement sans aucun débordement à déplorer. En quelques minutes, le pont et les berges étaient presque entièrement désertés, et ils furent fort peu nombreux à effectivement assister au retour de l’eau tant attendu.

 

L’importante jeunesse iranienne - 55% de la population est âgée de moins de 30 ans selon le recensement de 2012, parmi plus de 75 millions d’habitants - n’est donc pas libre, c’est un fait.

 

Mais elle trouve malgré tout des échappatoires. Les coins sombres des nombreux parcs que l’on retrouve dans toute les villes sont un endroit discret de rendez-vous pour les amoureux, que la témérité pousse à aller jusqu’à se tenir par la main ; un acte contraire à la loi islamique et qui vaut régulièrement à de jeunes hommes d’atterrir en prison pour quelques heures ou plusieurs semaines, la durée du séjour dépendant généralement de leurs moyens financiers.

 

Et puis il y a Facebook. Le gouvernement a beau bloquer des centaines de sites Internet, les Iraniens ont trouvé la parade en installant un logiciel permettant de contourner l’interdit. Rares sont les Internet-cafés dans les villes, car de très nombreux jeunes (et pas uniquement les plus nantis) possèdent un Smartphone, et à la maison un ordinateur doté d’une connexion au Net.

 

Grâce aux réseaux sociaux, ils retrouvent sur la toile un semblant de liberté. Les garçons peuvent discuter avec les filles, qui s’affichent d’ailleurs souvent sans le hijab sur leur photo de profil.

 

Face à ce manque flagrant de liberté et à ce ras-le-bol général, mon reflexe journalistique s’est résumé en une question, posée à chaque personne rencontrée : Est-ce que quelque chose va changer, une contre-révolution est-elle envisageable ?

 

Et toujours, la même réponse fusait : « Islam is everywhere ». Traduisez : les mollahs ont verrouillé le système, il est désormais devenu impossible de renverser la vapeur. C’est la résignation qui prédomine, les jeunes préférant consacrer leur énergie à rechercher un boulot, les plus âgés à conserver leurs acquis et à pourvoir aux besoins de leur famille.

 

Aucun espoir ne provient non plus du scrutin présidentiel prévu en juin. Pour les Iraniens, qu’il s’agisse d’Ahmadinejad ou d’un autre, le système restera le même, dominé par le Guide Suprême. L’esprit de défaitisme est généralisé. Le désir de changement est bel et bien là ; la confiance dans sa venue, à court ou long terme, s’est par contre évaporée.

 

La curiosité, je l’évoquais en introduction, est un trait de caractère essentiel pour tout journaliste. C’est cette curiosité qui, il y a quelques années, m’avait déjà poussé à passer plusieurs mois en Israël.

 

Je me doutais que derrière toutes les dépêches et reportages souvent négatifs à propos de l’Etat hébreu, il devait y avoir autre chose. Du positif, plus de relief et de substance, certainement.

 

Et je ne fus pas déçu en découvrant un pays aux mille facettes. Et pourtant, même si les points communs entre Tel-Aviv et Jérusalem se comptent sur les doigts d’une main, vu de l’étranger, on pourrait penser qu’Israël est une société uniforme, où tout le monde a les mêmes opinions politiques et les mêmes préoccupations existentielles.

 

Mon ressenti est similaire pour l’Iran. Une population et un pays ne peuvent se résumer à ses dirigeants du moment. Une grande différence toutefois : dans le cas de l’Iran, je ne peux m’empêcher d’avoir l’impression d’un énorme gâchis. Un pays aussi grand, avec des ressources illimitées, de telles infrastructures, un tel niveau de développement et un peuple si évolué et enclin à une plus grande ouverture sur le monde, mérite de meilleures perspectives d’avenir. Et le jour où ses relations avec la communauté internationale changeront, il faudra compter avec la Perse, encore bien davantage que maintenant.

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