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La condition des Juifs au Moyen-Age : LE MASSACRE DE LA SAINT-VALENTIN

La condition des Juifs au Moyen-Age : LE MASSACRE DE LA SAINT-VALENTIN

 

 

février 1349

 

par Lazare LANDAU

 

Extrait de l'Almanach KKL Strasbourg 5718-1958

 

 

La vie des juifs dans l'Europe médiévale, si riche en aspects exaltants, est jalonnée aussi par des épisodes sanglants qui illustrent abondamment l'épithète de "barbare", si souvent accolée à la société médiévale d'Occident. Le massacre des juifs de Strasbourg, connu sous le nom de "massacre de la Saint-Valentin", apparaît comme le type de ces flambées de haine dont les manifestations ont ensanglanté le calvaire d'Israël au long des siècles passés.

 

 

Les premières décades du 14e siècle avaient été marquées dans le Saint Empire Germanique par des guerres et des troubles continuels, conséquences des luttes d'influence entre les nombreux princes allemands. Aux approches de l'an 1340, des bandes de brigands s'étaient formées en de nombreux pays relevant de l'Empire : elles pratiquaient sans risque leur sinistre industrie à la faveur de la disparition quasi-complète d'une autorité publique capable de faire régner l'ordre.

L'Alsace n'était pas épargnée par le fléau. Des groupes de brigands s'étaient constitués qui, sous la direction d'un certain Armleder, rançonnaient les habitants et mettaient le pays à feu et à sang. Les principaux seigneurs d'Alsace se décidèrent à une rigoureuse réaction collective. A cette fin, l'évêque de Strasbourg conclut alliance avec le Landgrave d'Alsace et les villes de la Décapole. Les coalisés prêtèrent le serment de sévir sans faiblesse contre les bandes d'Armleder et contre tous ceux qui s'étaient joints à lui dans l'intention de participer au massacre des Juifs entrepris par ses tueurs.

Les massacres de juifs étaient un phénomène assez fréquent dans le Saint-Empire pour laisser en paix la conscience publique. Celui qui commença vers 1347 revêtit pourtant une ampleur et une importance particulières. A son origine se trouvait l'apparition d'un fléau horrible, la peste noire, qui s'étant déclarée pour la première mois en Europe au cours de cette année, faisait d'effrayants ravages. Or, les Juifs étaient moins frappés par le fléau que les chrétiens. Cet apparent privilège était dû très probablement à leur pratique d'une morale sévère qui interdisait certains excès et à l'observance de lois alimentaires qui s'avérèrent en l'occurrence une sauvegarde précieuse contre la maladie.

Le bas-peuple pourtant ne l'entendit pas ainsi. Il donnait à la peste une interprétation lourde de menaces pour les Juifs. D'une part on disait que la peste noire était un châtiment envoyé par le Ciel pour punir les princes coupables d'avoir arrêté l'ouvre. d'extermination entreprise par Armleder ; d'autre part, on accusait formellement les juifs d'avoir provoqué le fléau en empoisonnant tous les points d'eau : sources, fontaines, citernes. La populace, ulcérée par les ravages du mal, cherchait un bouc-émissaire : les Juifs, comme il va de soi, étaient tout désignés pour ce rôle. Pour s'attaquer aux Juifs en toute quiétude, il fallait détenir des preuves de leur culpabilité : on en trouva sans peine. Des juifs torturés à Wintzenheim avouèrent tout ce que les tortionnaires voulaient. Désormais, on pouvait passer aux actes : les Juifs le savaient et vivaient dans l'angoisse. A Strasbourg, à l'approche du mois d'Adar - au début de l'année 1349 - aucun Juif ne se risquait plus dans la rue. Le Stettmeister de Strasbourg, désireux de protéger ses Juifs contre les violences de la populace, ordonna la fermeture du quartier juif. Des pays de l'Empire, comme des régions voisines, des nouvelles alarmantes atteignirent les juifs d'Alsace. Des massacres atroces endeuillaient jour après jour des communautés de Suisse, de Rhénanie et de Haute-Alsace. Les seigneurs alsaciens, inquiétés par ce mouvement dont ils n'avaient pas le contrôle, se réunirent en congrès à Benfeld pour aviser aux moyens les plus propices à rétablir l'ordre. Mais ils se contentèrent d'appeler la populace au calme, sans se faire illusion sur la valeur de cette manifestation. Brusquement, la situation atteignit un degré d'extrême gravité en Basse-Alsace.

Du jour au lendemain, la situation des juifs était devenue intenable à Strasbourg. Non pas, certes, du fait du gouvernement strasbourgeois : Sturm et Kuntz de Winterthur, les deux Stettmeister, jouissaient de, même que l'Ammeister (chef de corporations de métiers) Pierre Schwarber, de la réputation d'hommes justes et honnêtes dont les Juifs n'avaient rien à craindre. Mais les corporations des métiers - très puissantes ici - et la populace, travaillées par des agitateurs fanatiques, nourrissaient des sentiments très différents de ceux des gouvernants. Dès le 9 février, les députés des corporations demandaient à l'Ammeister - magistrat comparable au maire de l'époque .moderne - l'arrestation de tous les Juifs et leur mise en jugement. Pierre SCHWARBER, non seulement repoussa cette requête, mais encore il prononça un discours empreint de grave noblesse pour apaiser la populace déchaînée. Les députés furieux répondirent par des insultes au discours de l'Ammeister : "Ne le savait-on depuis longtemps vendu aux Juifs ?" Pierre Schwarber n'était pas homme à tolérer les écarts de langage des trublions : sur-le-champ, il les fit arrêter tous.

Un seul député du groupe parvint à prendre la fuite et son action fut décisive. Sans tarder, il ameuta les corporations qui, toutes, répondirent à son appel en se réunissant, avec la noblesse, place de la Cathédrale. On délibéra sur la conduite à tenir envers les juifs. Bouchers et tanneurs étaient les adversaires les plus acharnés des Juifs parce qu'ils avaient contracté envers eux des dettes considérables : ils espéraient liquider en même temps créances et créanciers. Les deux Stettmeister vinrent assister à la réunion, place de la Cathédrale. Ils y furent très mal accueillis. Alors qu'ils appelaient la foule au calme, ils furent grossièrement insultés et accusés à leur tour de corruption.

 

 

Le 10 février marque une étape décisive dans l'évolution de l'émeute strasbourgeoise. Ce jour, en effet, les émeutiers se rendirent maîtres du gouvernement de la petite république. Ils s'empressèrent de proclamer la déchéance des magistrats qui passaient pour être favorables aux juifs: Sturm, Kuntz de Winterthur et surtout de l'Ammeister Pierre Schwarber, la bête noire de la populace. Les insurgés nommèrent Ammeister le boucher Betschold, connu pour être l'ennemi juré des Juifs. A cette nouvelle, de nombreux juifs quittèrent Strasbourg à la hâte, cependant que d'autres cherchaient, dans la ville même, un refuge chez des Chrétiens.

Au cours des jours suivants, les émeutiers s'efforcèrent de donner une apparence légale à la situation créée par leur coup de force. Le 13 février ils installèrent un nouveau sénat peuplé de leurs créatures. Pierre Schwarber, l'Ammeister intègre, fut durement frappé par les vainqueurs. Condamné au bannissement perpétuel, à la confiscation de tous ses biens, il se voyait en outre déchu de la qualité de bourgeois de Strasbourg. Pendant que les assemblées nouvelles prenaient ces mesures, la multitude déchaînée grondait dans les rues : une catastrophe paraissait désormais inévitable.

Elle se produisit, totale, le 14 février, jour de la Saint-Valentin. Les chroniques de Clossner et de Kœnigshoffen rapportent, sur cette journée, le témoignage, émouvant dans sa simplicité, d'un compagnon tanneur qui assista impuissant aux scènes atroces qui ensanglantèrent alors la ville.

"Dès l'aube, un vacarme indescriptible remplissait les rues de Strasbourg : c'était le bruit des troupes en marche, avançant au rythme de chants sauvages, accompagnés des cris de femmes déchaînées. Lorsqu'elle eut brisé les barrières qui fermaient l'entrée du quartier juif, la foule se précipita dans le ghetto. Hommes et femmes, enfants et vieillards furent égorgés sans pitié. Dans les maisons incendiées, des familles entières disparurent sans laisser trace."

Le témoin auquel nous avons fait allusion plus haut, rapporte un dialogue touchant entre un chef de famille juif et l'un des assassins. Comme le prétexte du massacre résidait dans la prétendue responsabilité des juifs dans la propagation de la peste noire, le juif s'écria : "Mais nos propres enfants aussi sont frappés par la peste". A quoi le gros Herrmann, le boucher de la Pfalz, répliqua : "Quand on a tué le fils de Dieu, on peut bien empoisonner un de ses enfants à soi, pour faire croire à son innocence : tout le monde sait combien les Juifs sont rusés".

Malgré l'ampleur du massacre, des juifs assez nombreux - on parle de plusieurs milliers - avaient survécu. Ils furent tous rassemblés et traînés au cimetière juif. Là s'élevait un grand bûcher auquel on mit le feu. La foule s'acharna avec prédilection sur les petits enfants juifs : ils recevaient le baptême avant d'être jetés au bûcher. Les chroniqueurs relèvent avec admiration la noble attitude des femmes juives : elles arrachaient leurs enfants aux mains des baptiseurs pour les jeter sur le bûcher où elles les suivaient aussitôt.

Sur cette vision dantesque s'achève le récit de notre tanneur. Il témoigne durement contre l'état d'esprit du petit peuple strasbourgeois, prompt aux entraînements irréfléchis et aux atrocités barbares accomplies joyeusement derrière le fallacieux prétexte de la culpabilité juive dans les grands fléaux qui, périodiquement, frappaient l'Occident médiéval. Le courage tranquille des juifs, l'héroïsme des mères, méritent une admiration qui ne soit pas de pure convention. Si le souvenir du massacre de la Saint-Valentin doit demeurer vivace parmi nous, c'est que si nos ancêtres ont su avec simplicité mourir pour une idée, il vaut sans doute aussi la peine de vivre pour elle.

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