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Portrait de Bernard Sberro par Ronan Barrot

PORTRAIT DE BERNARD SBERRO PAR RONAN BARROT

Portrait de Bernard Sberro par Ronan Barrot

 

Galerie Claude Bernard stand B13 Art Paris

 

Ronan Barrot, l'ogre de peinture

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o    Par Valérie Duponchelle

 

Le peintre est un phénomène contemporain qui détone et détonne dans son époque si volontiers conceptuelle.

Il est trapu comme le Balzac de Rodin. Jovial et puissamment sensuel comme un homme lâché au théâtre avec Degas. Lettré comme un artiste à l'ancienne qui sait sa poésie, goûte en gourmet les chemins de traverse et salue ses anciens avec respect (Goya, Chardin, Corot, Courbet, Daumier). Drôle comme une caricature mordante du Marseillais en blouse noire. Original comme il se doit. Ronan Barrot est un phénomène contemporain qui détone et détonne dans son époque si volontiers conceptuelle.

Chevelu avec quelques fils d'argent sous le bonnet marin, œil bleu qui vous darde et barbe drue de mousquetaire, il est le personnage idéal pour jouer le rôle du peintre. Son atelier parisien est encombré et vivant, couvert de mégots et fleurant bon l'essence de térébenthine, avec des articles et des images punaisés dans les coins, des toiles - énormes - rangées à la hussarde, de la musique romantique qui emporte le tout.

Breton par sa mère (presqu'île de Crozon, Finistère) et Provençal par son père («la France du Comtat Venaissin qui ressemble à la Toscane par ses paysages très rythmés»), ce Parisien tout terrain de 41 ans est un mélange nord-sud parfaitement alternatif, à la fois entier et volubile, nuage étale ou bourrasque tonitruante. «Je me sens méridional, déterminé par les paysages vus dans l'enfance, influence que souligna Élie Faure (historien de l'art et essayiste, 1873-1937, NDLR), le neveu du géographe Élisée Reclus. Avant les Beaux-Arts, j'ai fait l'école des beaux arbres», s'amuse-t-il, fan de l'humour en vrac, un tiers Alphonse Allais, deux tiers Francis Blanche et Pierre Dac. Gros rire d'ogre entre deux citations graves et belles comme le Andreï Roublevd'Andreï Tarkovski.

«Le monde est perdu quand on peint. On ne peut pas le recopier. Il faut tout réinventer, tout reconstruire.»

Ronan Barrot

L'art est son biotope naturel: «J'ai grandi dedans. Le spectacle du visible est un défi effrayant. Tout de suite, on ne parlait que de ça.» Ronan est fils de peintre, les amis de son père le furent aussi, le portraitiste et pastelliste égytien Ibrahim Shahda (1929-1991) aux toiles chavirées ou Paul Surtel, peintre de paysages placides (1893-1985). «J'ai grandi au pied d'un village magnifique, Venasque, dont l'église abrite une merveille, une Crucifixion datée de 1498. Un tableau qui fut l'œuvre de trois peintres, envoyé avec toute sa poussière directement au Louvre. Sous la pression de ses électeurs,Édouard Daladier, fils de Carpentras, pas encore président du Conseil, a fait revenir le tableau au village. Je vais souvent le revoir, confie-t-il. Mais le paysage traversé pour monter au village fait partie du bonheur du tableau.» Il y a chez Ronan Barrot l'amour du récit épique que le détail saugrenu ancre dans le réel.

Il fait sienne la phrase de son ami, l'écrivain Éric Vuillard, prix Franz-Hessel 2012 et prix Valéry-Larbaud 2013 pour Congo et La Bataille de l'Occident : «Le monde est une présence et une énigme.» «Comme dirait Borges, on ne peut pas faire une carte à échelle 1 de la Chine! Le monde est perdu quand on peint. On ne peut pas le recopier. Il faut tout réinventer, tout reconstruire. Le réalisme exige une grande puissance d'imagination. C'est le génie de Courbet que de réussir à faire vivre un tableau, à le rendre aussi vivant que le monde. La peinture aide à voir le monde, elle donne une intuition du monde. Quand on commence une toile, il va falloir mentir, toujours ajuster ses mensonges pour arriver au vivant.» Il aime cette phrase de Chardin parce qu'elle dit tout, selon lui : «Je mets de la couleur jusqu'à ce que ce soit ressemblant.» Et de citer Corot, peintre de nature sur le vif, auquel on reprochait un lac imaginaire: «Je l'ai vu en venant!» Inventer pour montrer, voilà la morale de cet artiste digne de La Bohèmeque l'on verrait bien dévorer toiles, femmes et banquets iodés.

«Trac», le mot lui revient sans cesse, mais on se demande où cette souris se cache derrière la couenne de l'éléphant. «L'appréhension me va bien, car elle désigne l'acte de prendre et la peur du réel. Un peintre lutte contre le temps, essaie de le saisir», explique ce rebelle qui a fait les Beaux-Arts à Paris à un moment où la peinture était «détestée». «On en parlait en se bouchant le nez, on nous matraquait toujours avec la phrase de Leonardo Da Vinci, la peinture est “cosa mentale”, donc vous êtes un idiot de peindre. En fait, la phrase était tronquée, puisque le texte de Vinci, infiniment plus subtil, dit:“La peinture est cosa mentale. D'elle procède l'exécution, beaucoup plus noble que ladite théorie ou science.” Il y avait là une grosse honte, sans que personne ne puisse dire d'où elle venait. Au nom de Duchamp, on vous arrête! Il a été ­instrumentalisé, comme Guy Debord, d'ailleurs. Il faudrait payer des voyages à Rouen à tous ces ignorants pour qu'ils comprennent Duchamp.»

Coqueluche de la gentry parisienne, Ronan Barrot aime aussi bien pourfendre que rendre justice. À Jean-François Debord, son professeur de morphologie des Beaux-Arts, par exemple. «Il avait une façon de commenter les dessins, les formes, leur logique, il nous apprenait à les lire aussi bien chez celles imaginées par les artistes que dans celles qui se déploient devant nous, chaque jour. Comprendre comment une courbe se tend. Qu'est-ce qu'un angle, une flexion, un point, aussi bien pour un homme que pour un arbre.» Et voilà comment on se retrouve dans un atelier en fond de cour, pas chauffé en hiver, peu aéré en été, à batailler avec la matière, la composition et le temps, trois sujets éternels.

Ronan Barrot. Pendant la répétition, à la galerie Claude Bernard (Paris VIe), jusqu'au 17 mai. Catalogue bilingue, texte d'Éric Vuillard (15 €).

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