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Le juif Süss - Le film

Le juif Süss - Le film

 

 

L’Histoire dévoyée

Odieux film de propagande antisémite, Le juif Süss peut-il être appréhendé comme n’importe quelle autre œuvre cinématographique ? Voici quelques éléments de réflexion sur cette question épineuse.

 

L'argument : L’ascension politique de Süss Oppenheimer, riche francfortois devenu ministre du Duc Charles Alexandre.

 

Notre avis : Si le régime nazi n’a eu de cesse d’utiliser l’image cinématographique à des fins propagandistes, la plupart des œuvres tournées furent des documentaires comme les films de Leni Riefenstahl. Sur la totalité de cette production mal connue, peu de films traitent explicitement de ce que les nazis appelaient « le problème juif ». Alors que le régime se faisait de plus en plus dur envers les populations israélites au cours des années 30, un certain silence entourait cet antisémitisme. Avec le début de la guerre, le Ministre de la Propagande Joseph Goebbels décide de traiter le problème à bras le corps avec un documentaire intitulé Le péril juif de Fritz Hippler et un film de fiction nommé Le juif Süss, tous deux réalisés en 1940. Le premier n’a guère passionné le public allemand, car immédiatement identifié comme une œuvre de propagande, tandis que le second a enthousiasmé les foules, cumulant plus de 20 millions de spectateurs sur l’espace dominé par le Troisième Reich. Un record qui s’explique sans doute par la forme fictionnelle choisie par Goebbels, ainsi que par l’aspect luxueux du film.

 

Depuis lors, Le juif Süss pose un sérieux problème aux critiques de cinéma qui dénoncent systématiquement le discours affreusement antisémite du long-métrage, tout en louant des qualités techniques indiscutables. Peut-on dans un cas semblable séparer le fond de la forme ? Le juif Süss peut-il être qualifié de bon film en dépit de son discours de haine ? Autant de questions délicates à traiter, mais indispensables à la bonne appréhension du long-métrage.

Sur le fond tout d’abord, il faut signaler que les auteurs se sont emparés d’un personnage ayant réellement existé, à savoir le juif Süss Oppenheimer (1698-1738) qui a effectivement connu une ascension sociale fulgurante en tant que trésorier du duc du Wurtemberg Charles-Alexandre. Ce personnage est très connu en Allemagne puisqu’il a fait l’objet de plusieurs publications historiques, de romans et même d’un film réalisé en Angleterre en 1934. Selon les points de vue, le vrai Oppenheimer est soit diabolisé, soit blanchi de toutes les accusations qui pèsent contre lui. Toutefois, le scénario qui sert de base à la réalisation du film de 1940 fait table rase des œuvres précédentes, tout en réinventant l’histoire de ce trésorier. Ainsi, chaque étape de son existence est marquée du sceau de la duplicité afin de coïncider avec l’idée du complot juif développé par les nazis.

Détournant des faits historiques avérés afin d’illustrer une idéologie raciste, les auteurs du script, largement influencés par Goebbels lui-même, font des juifs des êtres veules, uniquement intéressés par l’argent. Telle une maladie ou un virus qui se répandrait, ils prolifèrent en se jouant d’Aryens naïfs. Dans Le juif Süss, il est rigoureusement impossible de faire abstraction de l’antisémitisme déployé, tant le moindre dialogue insiste lourdement sur la rouerie et les agissements sournois d’une « race » qu’il faudrait éliminer. Si les juifs sont systématiquement dépeints comme des êtres nuisibles, les Allemands de souche sont toujours décrits comme des modèles de vertu. Ainsi, la jeune fille pure – incarnée une fois de plus par Kristina Söderbaum, épouse du réalisateur Veit Harlan et star du cinéma nazi – est finalement violée par Süss et meurt noyée. Symboliquement, il s’agit d’une représentation claire de l’Allemagne nationale violée et assassinée par les juifs apatrides. Enfin, le discours final après l’exécution d’Oppenheimer insiste sur la nécessité de se protéger de l’influence des juifs en les éradiquant de n’importe quelle manière. Incroyablement haineux, le discours ne fait donc aucune ambiguïté sur la volonté propagandiste d’un régime qui justifie auprès de sa population une violence antisémite de chaque instant.

Sur le plan formel, la plupart des critiques signalent que la réalisation de Veit Harlan est efficace et que, globalement, Le juif Süss est techniquement valable. Certes, on ne peut nier des qualités techniques au long-métrage, et même certaines qualités dans la narration de son histoire. Sans ces petites qualités, le film n’aurait jamais pu toucher un si vaste public, même en pleine guerre. Toutefois, il faut raison garder quant à la valeur artistique réelle de ce pur produit. Certes les décors sont luxueux – le tournage a eu lieu dans les studios mythiques de Babelsberg – la photographie est chatoyante et les acteurs sont globalement bons, mais la réalisation de Veit Harlan n’a absolument rien d’exceptionnel. A l’instar de nombreux réalisateurs allemands des années 40, Harlan ne fait preuve d’aucune imagination particulière sur le plan visuel, se contentant trop souvent d’illustrer platement un scénario douteux. Le cinéaste officiel du régime n’a visiblement pas le talent nécessaire pour sublimer une commande qu’il acquitte servilement.

Si l’on tente de faire abstraction du discours, Le juif Süss est un banal mélodrame historique, passablement ennuyeux dans ses développements narratifs. Aucune subtilité ici, aucune zone d’ombres qui viendrait complexifier une intrigue claire comme de l’eau de roche. Rien de bien intéressant à se mettre sous la dent puisque le but unique du film est bien de nous prouver avec force que les juifs sont nocifs. Enfermé dans ce système de pensée et tournant en boucle autour de cet unique thème, Le juif Süss est donc une œuvre foncièrement autiste, à la fois terriblement nauséabonde par son propos et furieusement ennuyeuse par sa médiocrité scénaristique. 

Sorti en France sous le régime de Vichy en février 1941, le film a connu un joli succès partout où il a été diffusé. Il a ensuite disparu des écrans radar pendant longtemps, étant encore aujourd’hui interdit de diffusion sur de nombreux territoires, sauf à des fins pédagogiques. Notons qu’il valut à ses interprètes et à ses auteurs des problèmes après la guerre, ce qui se comprend aisément vu la nature de l’œuvre en question. Signalons enfin qu’aujourd’hui le film est très facilement visible sur le net, mais cette fois sans aucun appareillage critique. De quoi se poser des questions quant à la pérennité de son interdiction. Faut-il mieux le montrer aux jeunes générations avec des historiens compétents pour accompagner la projection ou laisser le champ libre aux antisémites qui pullulent à nouveau sur la toile ? 
Dans tous les cas, nous voyons bien que Le juif Süss n’a pas fini de susciter des débats.

 Source complémentaire de l’article à propos du contexte historique : Jean-Pierre Bertin-Maghit (s.d.) : Une histoire mondiale des cinémas de propagande, Nouveau Monde éditions, 2008

Virgile Dumez

http://www.avoir-alire.com/le-juif-suss-la-critique-du-film

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