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HISTOIRE DE MON CHAT, BOUBOUNI... Par Eber Haddad

HISTOIRE DE MON CHAT, BOUBOUNI...

 

Par Eber Haddad

Pour un « Tune » comme moi raconter une histoire de chat peut sembler étonnant sinon incongru. Chez nous les chats étaient des fourrageurs de poubelles et on leur faisait « Kssss!Kssss ! » quand ils s’approchaient trop de nous. On daignait les laisser à la maison juste pour quelques heures si on avait aperçu une souris ou un rat se faufiler dans le voisinage, en tout cas un chat n’était certainement pas un animal de compagnie. Donc en écrivant cette histoire je prends le risque d’être raillé voire même ridiculisé par mes pairs ; ce n’est pas grave, à mon âge on sait qu’il faut parfois savoir nager à contre-courant et qu’on peut se passer de l’approbation systématique des autres.
Juillet 2009, un après-midi d’été, chaleur étouffante, 45º à Scottsdale en Arizona, air conditionné à fond, je surfe sur Internet. On entend des miaulements de chat dans le jardin. Ça arrive de temps en temps, on ne prête pas vraiment attention. Les miaulements n’arrêtent pas. Au bout d’une demi-heure on ouvre la porte du jardin. Il y a là un chat, très déterminé, très jeune et très beau aussi. Tigré avec des belles couleurs, des rayures harmonieuses et des immenses yeux verts. Il continue à miauler et sans se démonter se dirige vers la maison, s’y introduit par la porte entr’ouverte. A l’intérieur il miaule toujours, semblant demander quelque chose. Il ne quémande pas, il exige ! On imagine bien qu’il veut boire ou manger mais on n’a que de la nourriture humaine à la maison. Alors on lui verse un bol de lait. Il l’examine, le flaire, tourne autour et finalement se met à laper le lait. Il se remet à miauler. Veut-il seulement manger ? On ouvre une boite de thon à l’eau. Il ne se précipite pas, il la regarde, nous dévisage puis se décide à la gouter. Il en mange très peu et part explorer la maison. Il va dans toutes les pièces, renifle les meubles, fouine partout, nous observe, lance des regards furtifs et se promène. Il a l’air à l’aise, en terrain conquis, on le laisse faire. On va s’assoir, quelques minutes après il nous rejoint, me regarde fixement et finit par sauter en un bond sur mes cuisses. Instinctivement je le caresse, il se laisse faire, sa fourrure est incroyablement douce au toucher. Il passe de l’un à l’autre, se laisse caresser et nous provoque en poussant sa tête contre chacun de nous. Il miaule, il minaude, il miaule de nouveau. Ca y est, il devient notre chat, pensait-on… C’est bien mal connaitre cet animal. Le chat est séducteur mais indépendant. Il aime prendre l’initiative, il jauge, il juge, il ne montre pas facilement de signe d’attachement. Le soir venu, il se poste devant la porte par laquelle il est entré et scrute dehors sans bouger ni miauler. On ne comprend pas la signification de ce comportement, alors on hésite. Veut-il sortir lui qui, il y a quelques heures à peine insistait tellement pour rentrer ? On ne sait pas trop quoi faire d’autant plus qu’il ne bouge plus et regarde éperdument vers l’extérieur. Au bout d’un moment on se décide, on lui ouvre la porte. Immédiatement il se précipite dehors, s’arrête à un mètre, nous lance un regard à la fois interrogateur et approbateur. Peut-être réalise-t-il qu’on ne comprend pas exactement ce qu’il fait et ce qu’il cherche. Il s’enfonce dans la nuit noire.

Le lendemain matin, vers six heures, il est là, devant la porte, tout pimpant. Il nous apporte un cadeau qu’il dépose sur le seuil. Superbe cadeau: une souris à demie éventrée qu’il vient d’attraper et qui finit son agonie devant nous. Quelques convulsions, elle gigote encore un peu mais elle ne tarde pas à mourir. Un peu révulsif mais les chats avant d’être des animaux de compagnie sont, il ne faut jamais l’oublier, des prédateurs qui se nourrissent du produit de leur chasse. Il fait donc son boulot de chat. Nous sommes très sensibles à son attention, mais il ne faudrait pas qu’il renouvelle ce genre de cadeau trop souvent ! Après dégustation il rentre dans la maison et passe pratiquement toute la journée à dormir. La nuit a du être longue mais apparemment fructueuse. Le soir même scenario, il demande à sortir, même regard furtif, même fuite dans la nuit noire. Il revient le lendemain mais sans cadeau cette fois, il nous a déjà montré sa reconnaissance, faudrait pas qu’on s’y habitue… Et pourtant quelques jours plus tard, il nous refait le même cadeau. On a de la classe ou on n’en a pas… On finit par lui acheter des boites de Friskies, il aime bien celles au saumon. Ce n’est pas un gros mangeur puisque son régime alimentaire doit certainement être à base d’animaux capturés. En Arizona comme en Californie, les chats eux-mêmes ont des prédateurs : les coyotes qui se nourrissent exclusivement d’animaux qu’ils égorgent après les avoir pris en embuscade. C’est cruel mais c’est la nature et la chaine alimentaire. Les coyotes sont, avec la circulation, la plus grande cause de mortalité des chats sauvages. Ils viennent toutes les nuits près des habitations humaines car à défaut de chiens ou de chats à manger il y a toujours les poubelles. Pour survivre dans la nature les chats ont besoin d’être intelligents et constamment vigilants pour ne pas se faire attraper. Heureusement les coyotes ne grimpent ni aux arbres ni sur les toits donc c’est là qu’ils se réfugient pour se protéger surtout s’ils sont repus. 

« Notre » chat vient tous les jours, passe la journée, se nourrit un peu, fait des câlins, dort beaucoup et sort le soir. Ce « cinéma » dure plusieurs semaines… Un jour il revient, un peu secoué, miaulant un peu plus fréquemment que d’habitude, un tronçon de queue dénudé de poils. Il a dû échapper de justesse à un coyote mais ça ne l’empêche pas de ressortir la nuit d’après ! 

Mais voilà on doit partir en voyage pour deux mois ; il nous voit préparer les bagages et comprend que quelque chose se passe… il retiendra la leçon pour plus tard, valise veut dire voyage. Ça veut dire aussi que la routine ne sera pas la même. On sait par le jardinier qu’il passe toute la journée dans le patio de la maison pendant notre absence, assis sur la chaise longue, à nous attendre ? Notre voyage a duré plus que prévu et ce n’est que trois mois plus tard qu’on revient. Sur le chemin de la maison en venant de l’aéroport on voit sur la route un chat mort, probablement heurté par un véhicule. Il ressemble beaucoup à ce chat auquel on avait commencé à s’habituer mais qu’on avait été obligé de laisser dans la nature pendant notre absence vu qu’il n’était pas domestiqué. Silence glacé dans le taxi. 

Quelques minutes plus tard on arrive chez nous, les valises à sortir, le chauffeur à payer. L’angoisse nous étreint ; pourquoi ce chat est-il venu dans nos vies brusquement pour en disparaitre tout aussi soudainement ? 

Divine surprise, nous n’avons pas encore fini de rentrer tous les bagages que le voilà ! Miaulant comme s’il voulait nous reprocher notre longue absence. Mais très vite on sent qu’ils deviennent des miaulements de plaisir : il est content de nous revoir. Il se blottit contre chacun de nous, fête notre arrivée. Je me demande, culture et traditions familiales obligent, si c’est très prudent de laisser un chat sauvage qui vient de passer trois mois dans la nature se rapprocher autant de nous. Il ne nous laisse pas le soin d’y réfléchir, il attend des caresses, il veut partager sa joie et ce ne sont pas mes hésitations qui vont le dissuader. Tant pis, on se laisse faire. Après tout on vient de passer presque vingt heures entre les avions et les aéroports où les virus et les microbes pullulent encore plus que dans la nature, alors célébrons les retrouvailles ! Et voilà nous avons un chat qui a le bon gout de se montrer dès notre retour et qui va passer les prochains mois avec nous, toujours avec la même ponctualité, venir tôt le matin et partir à la nuit tombée. Impossible de le retenir, on a bien essayé un soir, parents inquiets, il n’était franchement pas content. De temps en temps un cadeau, une souris, pour le gite, le couvert et les câlins. Absences fréquentes de notre part, on le voit s’exciter à la vue d’une valise et, ça devient systématique, dès qu’il en voit une, il miaule de dépit et se fourre dedans. Mais à chaque fois on le retrouve et à chaque fois c’est une joie partagée. Comment en suis-je arrivé là, moi le « Tune » pas habitué aux animaux et surtout pas aux chats ? Quelques années avant on avait eu un chien, récupéré à la fourrière, qui nous avait capturé le cœur pendant onze ans et qui m’avait appris à respecter les animaux, à les aimer. L’instinct leur fait ressentir les sentiments qu’on a pour eux, ils montrent les leurs sans honte ni retenue et peuvent même devenir protecteurs quand les évènements, les soucis ou tout simplement la vie leur donnent ce rôle. Ce chien, qu’on avait appelé Tofu, avait compris après que j’eus subi une grave intervention chirurgicale que le moment était venu pour lui de s’occuper de moi. Il a été le fidèle compagnon de ma convalescence. Il a très bien fait son boulot et à peine me voyait-il m’énerver ou m’agiter qu’il se dressait sur ses deux pattes arrières, mettait une patte sur chacune de mes épaules en faisant tout pour que je me calme et il y parvenait! Il ne faisait pas dans la nuance, même quand j’avais un fou-rire il l’interprétait comme quelque chose de risqué et comme sur ordre médical, sa mission était de me calmer. Après sa mort on a décidé de ne plus avoir de chien car il n’était pas remplaçable. On n’avait même pas pensé aux chats. 

Le chat, à qui nous n’avons même pas donné de nom, il s’appelle « le chat » tout simplement, continue d’être notre compagnon diurne et un noctambule qu’on ne connait pas. On s’est habitué à lui… et à ses manies. Dès qu’il se poste devant la porte à la nuit tombée, on lui ouvre, sans poser de questions. En dix-neuf mois il n’a jamais fait ses besoins à la maison, on ne lui a jamais acheté de litière et tout se passe bien. Mêmes rituels quotidiens, mêmes rituels avant les voyages et aux retours.

Vers Octobre 2010 nous savons que nous allons quitter Scottsdale et partir habiter à Miami. La préparation du déménagement est tellement stressante qu’on n’a pas pensé à ce qu’on allait faire du chat. Mais lui ne compte pas se faire oublier. Il enregistre l’effervescence qui règne à la maison, notre nervosité communicative, multiplie les sessions de câlins et fait tout pour qu’on n’oublie pas qu’il est là. On se doit donc de l’inclure dans nos plans. Mais voilà, c’est un chat, sauvage à mi-temps, qui n’a pas montré de signes de domestication complète. Le temps presse, le déménagement est fixé au 14 Janvier 2011, date plus fameuse pour d’autres évènements. Que va-t-on faire du chat ? A Miami on ne sera plus en maison mais en appartement, va-t-il pouvoir s’adapter ? Ne va-t-on pas faire son malheur en voulant faire son bonheur ? On décide de prendre l’avis d’un vétérinaire après avoir essayé de le placer chez des voisins qui ne comprennent pas nos préoccupations pour un chat ni sauvage, ni domestiqué, qui ne nous appartient même pas vraiment. La vétérinaire est formelle : « Ce chat est un chat d’extérieur, vous pouvez vous faire plaisir en le prenant avec vous mais vous ne ferez pas son bonheur ». Venant d’une professionnelle prônant l’adoption des chiens et des chats et avec les arguments qu’elle utilisait, on ne pouvait que s’incliner. On a ramené le chat à la maison dans le sac de transport acheté pour l’occasion dans lequel il n’a cessé de se débattre et de miauler de mécontentement autant à l’aller qu’au retour. Quand on l’a libéré, arrivés à la maison, il a fui en courant. Quelques minutes plus tard il est quand même revenu devant la maison en se postant devant la porte et comme à l’accoutumée, il est rentré. 

Le déménagement a été épouvantable. Les déménageurs sont là, vont et viennent dans toute la maison devenue un capharnaüm de meubles enveloppés de couvertures et de pyramides de caisses de toutes tailles. Leur chef, un certain Jared, Dr. Jekyl avant la signature du contrat, Mr. Hyde tout de suite après, hurle ses ordres à tue-tête. De mauvaise humeur, impoli, arrogant, son caractère de cochon ne se révèle malheureusement que le jour J. Venu avec une « équipe de bras cassés » on s’est vite rendu compte que ça n’allait pas être une partie de plaisir. Pendant qu’ils sortaient les meubles qu’ils empilaient avec rudesse dans le camion et qu’on voyait défiler notre vie qu’on leur confiait avec regret, on se rend compte que le chat semble éperdu et bouleversé de voir « sa maison » se vider. Il court après chaque meuble qu’il voit disparaitre dans le camion, impuissant et désemparé. Et nous avec lui. Il gêne le passage de la fine équipe des déménageurs et on est obligé de le rappeler à l’ordre tout le temps. Erreur d’évaluation de Jared, ça a pris plus de temps que prévu et on a besoin d’une remorque attelée au camion. Résultat, la voiture, elle, ne pourra pas être remorquée comme initialement prévu jusqu’à Miami et comme il est trop tard pour arranger son transport, on va être obligé de la conduire nous-mêmes jusqu’à là-bas, 4500 Kms à faire en 4 jours!!! Pour rajouter à notre propre désarroi, on se rend compte que la pochette contenant nos passeports, quelques Euros, restes d’un voyage récent en France, et d’autres précieux documents a disparu!!! Il est hors de question de vider le camion qui ne nous est attribué que pour un temps limité pour voir si cette pochette n’est pas dans un des deux meubles qui ont été chargés tout au début ; nous voilà donc devenus des sans-papiers alors même qu’on va traverser les Etats-Unis d’Ouest en Est et qu’on va changer d’Etat de résidence… un petit cataclysme. A la fin de cette journée mémorable alors que la remorque vient de finir d’être chargée, voilà que le chat décide de s’y faufiler et d’y rester ! Impossible de le suivre, bien sûr, car lui peut se glisser partout. On essaye de l’appeler, en vain ; on ne peut pas le voir et lui fait tout pour se faire oublier dans la remorque. Mais c’est à la fois impossible de l’y laisser pour le trajet, il n’y survivrait pas et impossible de la vider, la « fine équipe » est rentrée chez elle. Il ne reste plus que Jared, au meilleur de sa forme, encore plus bougon que le matin, jurant et rouspétant à l’envi, presque menaçant. Le chat, lui, est toujours à l’intérieur du container, on ne l’entend plus. Il va falloir une heure et demie, déployer des trésors de patience et d’ingéniosité alors qu’on est épuisés par cette journée pour le voir enfin pointer le bout de ses moustaches. Il sort, miaulant à répétition, une fois de plus, mais on le sent déçu et triste. Il reste à nous regarder, ses grands yeux verts écarquillées, l’air de demander « et moi dans tout ça, qu’est-ce que je deviens » ou alors c’est nous qui interprétons son attitude de cette façon…

Le départ du camion est prévu pour le lendemain. Ce soir nous allons dormir à l’hôtel, le camion passera la nuit sur le « driveway », l’allée menant au garage. On a l’a sécurisé, on a mis de gros cadenas supposés inviolables et demain c’est le grand départ. On doit essayer de bien dormir parce que la route est longue. Il va falloir rouler douze heures par jour et essayer de ne pas perdre de vue le camion. On va traverser le Nouveau-Mexique, l’immensité du Texas, la Louisiane, le Mississipi, l’Alabama pour finalement descendre du Nord au Sud la totalité de la péninsule qu’est la Floride. Et ce n’est pas pour faire du tourisme. 

Au petit matin on quitte l’hôtel pour retourner à la maison où doivent nous attendre les deux chauffeurs qui convoieront le camion jusqu’à destination. Je ne me souviens plus s’ils étaient en retard ou nous en avance mais il n’y a personne quand on y arrive. Dernière inspection pour voir si on n’a rien oublié et par curiosité voir si le chat est toujours dans le jardin posté devant la porte. Il n’y est pas. Dans un sens, tant mieux ! Il a peut-être compris qu’on partait et essaye de se trouver une nouvelle famille, ça nous évitera des adieux difficiles. ERREUR ! Non, il n’était pas devant la porte où on croyait le trouver mais couché sur le pneu du camion ! Le message est clair, on en a le souffle coupé ! Il est là, calme, le regard triste, mais couché sur le pneu comme s’il avait compris le principe. On voulait éviter des adieux difficiles… c’est raté et c’est encore pire ! On en a des nœuds dans l’estomac. Le pneu du camion n’est pas assez haut pour le protéger des coyotes et il semble bien qu’il y ait passé la nuit. Est-ce sa façon de nous faire comprendre son désarroi ? Les derniers temps il avait dû moins vagabonder puisqu’au petit matin on le voyait perché sur le toit ou sur un arbre, ou descendre du capot de la voiture. Et maintenant il veut nous montrer qu’il ne respecte même plus ses propres règles de sécurité. Nous ne savons plus quoi faire ! Jamais il ne pourra tenir dans une voiture pendant 5 jours à rouler comme on va le faire. Et les hôtels ? Et ses besoins ? C’est un chat pas un chien, pas de laisse et s’il nous échappe à 2000 Kms de la maison ? L’angoisse. On va être obligé de le laisser sur place, on n’ose pas dire l’abandonner… Ce n’est pas grave, c’est son territoire, il saura survivre. On ne peut rien faire pour lui maintenant. On reviendra peut-être le chercher, on doit revenir en Arizona plus tard, on verra bien ! Le convoi se forme, le camion est devant et on le suit. Un dernier regard sur la maison, le chat est sur le « driveway », il a pris la place du camion et nous regarde nous éloigner sans bouger. Silence lourd dans la voiture. On ne se dit rien pendant au moins une heure, on n’en pense pas moins. Sans se consulter, tacitement, on a décidé de ne pas parler du chat, pour ne pas rajouter des regrets à l’épreuve qui nous attendait. La route est longue, par moments difficile. On passe une courte première nuit dans un hôtel au Nouveau-Mexique, au milieu de nulle part mais très bien tenu, par des Indiens ; non pas les descendants de Geronimo mais ceux du bord du Gange. Etonnant de les voir dans cette contrée. Le plus dur est à venir, la partie désertique du Texas, la moitié Ouest de cet état, on ne savait même pas qu’elle existait, c’est immense. Un désert de rocailles sans rien, pas une âme, pas une maison, pas un arbre, surtout pas une station d’essence, une route longiligne dans un paysage lunaire. Le vide entre deux villes. On longe la frontière mexicaine et la capitale mondiale du meurtre Ciudad Juarez, siège des cartels de drogues qui sont à l’origine de la guerre civile au Mexique qui avait déjà fait à cette date 350000 morts et dont, curieusement, la presse ne parle pas ou très peu ; elle préfère se concentrer sur les mêmes sujets qu’elle nous ressasse tous les jours, ad nauseam. 

Ensuite c’est la Louisiane, de l’autoroute c’est moins beau que ce qu’on peut imaginer mais il faut reconnaitre qu’il est difficile de se faire une opinion quand on traverse rapidement un territoire. Le plus étonnant a été le Nord de la Floride, des paysages qui ressemblent plus à la Suisse qu’aux tropiques. On arrive enfin à Miami. Comme il est tard et que notre immeuble applique des règlements stricts sur les heures de déménagements, on passera une nuit de plus à l’hôtel. Dans le même que celui des camionneurs, pour surveiller nos biens du coin de l’œil. Tu parles, à peine avons-nous posé nos têtes sur l’oreiller qu’on s’endort comme des loirs. 

On commence l’aménagement à 8 heures précises. Encore une équipe de « bras cassés », une nouvelle, pire encore que les autres pour la logistique, à la Floridienne, mais plutôt sympathiques et mêmes souriants. Ça monte, ça descend, ça s’agite et ça s’engueule mais à 17 heures tapante, comme l’exige le règlement, tout est fini. Le camion est vide, nos pensées et nos muscles aussi. Le seul espoir de retrouver les passeports est tombé. Ils ne sont pas dans les deux meubles où nos illusions nous poussaient à croire qu’ils pouvaient être. Plus aucun doute, les passeports et tous nos papiers d’identités ont disparu, probablement volés par inadvertance ou pour masquer leur méfait pour mettre la main sur quelques centaines d’Euros. C’était la première fois qu’en un demi-siècle je me retrouvais sans passeport. Déclaration à la police de Scottsdale au téléphone, à celle de Miami en personne. Impossible de refaire nos passeports, nos Certificats de Nationalités sont restés en Arizona dans le coffre de la banque. Nous sommes dévastés car on devait partir trois semaines plus tard en France, c’est impossible maintenant. Et pour tout arranger le lendemain la grippe vient nous attaquer, nous voilà cloués au lit avec 40˚ de fièvre, un frigo vide et il pleut des baquets… 

Ce n’est que deux mois plus tard qu’on peut enfin prendre l’avion pour l’Arizona, cinq heures et demi de vol, la fatigue en sus. On a évoqué le chat à 3 ou 4 reprises depuis notre départ, pudiquement, mortifiés de l’avoir laissé à son sort mais pouvait-on faire autrement ? Les nouvelles le concernant ne sont pas bonnes. Le jardinier et une amie qui allaient remplir la mangeoire automatique sont formels. Les croquettes laissées assidument deux fois par semaines disparaissent, mangées par un ou plusieurs autres chats mais pas par « notre » chat qui n’a plus fait aucune apparition. Ils ne l’ont pas vu depuis deux mois alors qu’habituellement il se montrait chaque fois qu’ils venaient le nourrir. Les coyotes s’étaient faits plus présents et plus nombreux aux dires du jardinier qui pour « s’excuser » de son absence pronostiquait qu’il avait dû finir dans le ventre de l’un d’entre eux. 

On arrive à Phœnix vers 21 heures, on loue une voiture et pour la première fois en quatre ans on doit coucher à l’hôtel dans cette ville car la maison est vide. Puisqu’on ne passe pas loin, allons jeter un coup d’œil et voir dans quel état elle est. Il fait étonnamment froid à cette heure tardive, le froid nocturne du désert, et c’est assez sombre mais en se mettant près de la maison et en s’éclairant avec les phares de la voiture on aura un aperçu de ce qui se passe. On arrive sur le « driveway » et on descend pour faire une inspection succincte. A peine avons-nous mis pied à terre qu’on entend un bruit sourd en même temps qu’on voit un mouvement rapide. Un peu inquiets, on se demande ce que ça peut bien être. Un cambrioleur surpris en pleine action, quelque chose tombée du toit ? Mais non ! C’est le chat, « notre » chat, on le sent plus qu’on ne le voit !!! Pour lui l’obscurité n’est pas un problème, pour nous oui, mais dans les faisceaux des phares qu’il traverse pour venir se frotter à nous il n’y a pas le moindre doute c’est bien lui, les mêmes rayures, la même couleur, les mêmes grands yeux. Il se montre pour la première fois en deux mois, il nous a reconnu à la voix ou à l’odeur, descendant d’une voiture qui ne lui est pas familière, il nous attendait !!! Il est visiblement heureux, se presse contre nous tour à tour, passe de l’un à l’autre avec un enthousiasme qu’on ne lui avait jamais vu. Impressionnant et émouvant. Un peu émacié mais bien vivant, les coyotes et les voitures n’ont pas eu raison de lui. Le message est clair : « Je suis votre chat, je veux partir et rester avec vous » ! On est pris de cours, mais heureux de le retrouver. Il va passer sa dernière nuit de chat sauvage. 

Nous ne restons que deux jours, il va falloir se dépêcher. Le lendemain de notre arrivée on le retrouve, serein, devant la porte de la maison. Il ne sait pas encore ce qui l’attend. On le fourre dans un sac acheté en vitesse avant de venir à la maison, il proteste pour la forme. Pendant tout le trajet qui nous conduit chez la vétérinaire il n’arrête pas de miauler mais sans réelle conviction et, à destination, il se calme aussitôt. La vétérinaire est cette fois-ci d’un avis totalement diffèrent : « Ce chat vous a choisi, il veut vivre avec vous ». Il lui faut ses vaccins et on prend des calmants pour le vol au cas où…Pas content d’être vacciné et examiné sous toutes les coutures mais il se laisse faire. Son baptême de l’air n’est pas vraiment une réussite, les calmants ont eu l’effet contraire et lui ont même provoqué une diarrhée. Le voyage est un cauchemar mais on est bien arrivé. Dans une même journée il aura eu une visite chez la vétérinaire, pris la voiture, l’avion, le bus, et de nouveau la voiture, traversé le continent américain et débarqué dans un appartement inconnu dans un climat tropical. 

La vitesse à laquelle il s’est accoutumé à sa nouvelle vie est ahurissante. Il a instantanément pris ses marques, se considère chez lui et attire tous les suffrages aussi bien de la famille que des amis. Il n’est pas timide et aime les visites, tout le monde le trouve sympathique, séducteur et il adore jouer. Il nous témoigne une affection inconditionnelle, humaine, touchante, invraisemblable, qu’il accompagne de ronronnements tellement sonores qu’on les croirait animés par des piles. Il fait partie de la famille à part entière, il a un nom, il s’appelle maintenant Boubouni…

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Merci pour cette très très belle histoire. J'ai beaucoup aimé le style aussi.
Cordialement,

Je n'aime pas particulièrement les chats, mais j'aime bien le votre et encore plus l'histoire et ta belle façon d'écrire et de le décrire.
Chat peau... Heber,
Ton cousin de Nabeul.... V.H

AH LA LA ! vous avez su raconter et m'arracher quelques larmes.......
OUI Boubouni vous a choisi ! je connais des cas similaires......

Ces petites âmes sont sont tellement tellement .... on pourrait écrire des millions de pages à leur sujet , n'étaient-elles pas momifiés sous l'antique Egypte , déifiées ! ! ! ! ???! !! !

c'est dire à quel point ils ont été vénérés ! les chats nous donnent du bonheur , une vraie thérapie dans tous les sens du terme .. de grands médecins programmés ! ......

Les animaux ont été créés pour nous servir et nous aider j'en suis persuadé. "car le Rocher parfaite est son action". Merci .

bonne journée !

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