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Veille de lundi à Tunis, par Jose Boublil

Veille de lundi à Tunis, par Jose Boublil

 

Dans tous les pays du monde en dehors d'Israel la semaine de travail démarre le lundi.

Après la succession du vendredi après-midi pour quelques kifs simple, genre glace chez Bebert, ou choux au fromage chez gervais ou chez Paparone, on abordait le samedi. Ce jour magique chez les religieux, chose que j'ai comprise bien plus tard, pour nous c'était également le bonheur simple, une bouffée de nirvana tunisois, une amas de graisse assuré.

Le programme était souvent calibré, et reproduit chaque semaine à l'identique, pour éviter tout dérapage anti-conformiste: le matin, jusquà 11heures certains allaient à la synagogue; les gens de la tradition. Nous, nous étions moins habitués à ces lieux qu'on réservait plutôt à kippour entre 16h et 17h, ou au jour de notre bar mitsvah. Probablement pour y prendre plus de plaisir, sentiment que l'ont ressent pour les choses rares ou nouvelles. Vers midi ou midi trente, malgré le rythme assez peu contraignant chez mes grand-parents, mon "pépé" z"l entamait le kiddouch devant deux pains italiens recouvert d'une serviette de table de la série de celles qui étaient alignées pour les convives. Près de lui également, un bouquet de myrthe acheté auprès d'un gentil nécessiteux auprès de qui toute la ville se fournissait. Pauvre de lui, cela ne le rendait pas riche pour autant, mais lui permettait de se nourrir.

Autour de cette table, je pouvais me réjouir d'avoir ceux que j'aimais le plus au monde: mes parents, mon frère et ma soeur, mes grands-parents maternels, mes oncles, dont certains encore jeunes. Parfois la famille d'un des oncles.

La table était dressée sur une nappe à carreaux vert bouteille et rouge. Et ma grand-mère avait posé une bonne dizaine de salades de toutes sortes: makbouba, larendj, maghmouma, artichauds crus, artichauds cuits, fenouils coupés en quatre, ajlouk, poivrons grillés, etc...

Et pour compléter ce qui devait lui paraître par trop frugal, elle ajoutait des mets achetés chez le marchand de kifs divers: salaisons bien acides, kakis de toutes formes-carrés, longs, tressés - pistaches, amandes, anchois baignés dans une huile Olida -première pression à froid, délicatement fruitée-, parfois des oeufs de hareng (mon grand-père était friand de tout ce qu'il y avait de plus salé sur terre).

Enfin, notre caviar local , que seuls les vrais tunisiens sont capables de déguster avec un palais adapté et connaisseur, la boutargue.

Certains disent "poutargue". Ils sont très lourd, et aucun intérêt de discuter avec ces snobs. En fait, la différence entre le "P" et le "B" est dû, simplement, à l'incapacité pour les arabes de dire le "P"...Pour nous, qui avons tant échangé avec la civilisation arabe, et parlé cette langue tant de générations, il ne peut exister un autre mot. En général, nous préférions, comme la plupart des vrais amateurs, la boutargue de mulet, même si celle de Thon est intéressante. Par ailleurs, pour ceux qui pensent qu'ils connaissent la boutargue à Paris, je voudrais leur confirmer à quel point celle des grands boulevards est délicate et agréable avec une lampée de boukha ou de vodka. En revanche celle que nous consommions alors pouvait narguer tranquilement le Beluga de la meilleure cuvée, ou même le caviar blanc. Comprenez-vous, les mulets là-bas quand ils pondent leurs oeufs, ils se mettent en état de concentration maximum pour apporter du plaisir uniquement aux gens du cru.

Puis, "on" (souvent une cuisinire ) servait le plat principal. En fait, il y en avait deux. Pourtant, il n'y avait ni salle de sport , ni piscine pour permettre de garder la ligne....Et personne n'était grassouillet! Premier plat , installé chaque chabbat au centre de la table: nikitouche, ces petites pâtes ovales, jaunies par les oeufs , baignées dans un bouillon de poulet bien gras. Celui de ma mémé avait le niveau des cuistots de La Tour d'Argent et leur célèbre canard au sang numéroté. Comme les fameux Mars, tout cela fondait dans la bouche.

Le deuxième plat, lui, était dans les figures libres du concours. Au choix: pkaïla, mloukhia, akoud (la vache folle était inconnue; on ne connaissait que la vache qui rit!), gnaouia, camounia, psal ou loubia. Enfin, mémé Yvonne avait une botte secrète, genre d'Artagnan, un plat inédit, jamais vu chez personne, et phénoménal: la mesiânâ! Une sorte de ragourt d'une rare finesse, fait à base de cardon et d'épinard frais...Pour danser la samba en mangeant!Mon grand-père était un homme pas très grand mais d'une grande beauté avec son nez fin et ses yeux très bleux. Et sa gentillesse avait fait le tour de Tunis depuis la guerre où il abritait à chaque alerte presque tout le quartier dans son immense cave du 7 rue de Corinthe.

Mais aussi, il était l'homme avisé, désintéressé, qui donnait des conseils à tous, et dans tous les domaines. Il avait soutenu tant d'entrepreneurs en difficulté, tant de gens dans la détresse, arrangé tant de mariages. Et attendri tant de centaines d'enfants avec ses kilogs de bonbons toujours à quelques centimètres de sa main. Cet homme était un prince, par son élégance et sa douceur; mais aussi par son intelligence fulgurante, comme son charisme étonnant, lui qui venait d'un milieu si modeste, orphelin de père très jeune. Ce pépé gateau, qui s'était imposé de m'acheter un cadeau à chaque fois que j'allais chez lui, était le soutien depuis l'âge de 11 ou 12 ans de toute sa famille: sa mère et ses trois frères, puis ses trois demi-soeurs aussi, qu'il aimait sans aucun doute autant que les premiers.

Ma grand-mère c'était une autre histoire. Je l'ai connu déjà âgée, comme mon grand-père, sauf que certaines injustices font que les hommes sont encore beaux à 65 ans. Les femmes de l'époque moins facilement. Ma "mémé" avait un regard pétillant tout noir , rayonnant avec une longue chevelure noir jeai, qui commençait à blanchir. Son visage formait une ogive parfaite, celle que Da Vinci aurait pu dessiner. Toujours vêtue d'une robe de chambre immaculée, elle avait une grâce infinie à mes yeux, malgré les premiers kilogs superflus, et les tourments de sa vie qui donnait toute l'ambiguité à cette Reine.

Au-delà du physique, je crois que depuis son départ de ce monde, je n'ai jamais retrouvé une telle douceur, jamais croisé une personne aussi positive avec les autres, jamais ressenti une telle tendresse. La seule femme au monde qui me donnait envie de tomber légèrement malade. Je me souviens que, dans ce cas, alors qu'il faisait très froid dehors, elle me préparait deux couches épaisses de couvertures , et me faisait gisser dedans. Puis, elle sortait de ses armoires des crèmes spéciales, mais surtout un grand flacon d'eau de Cologne Roger et Gallet avec lequel elle me frictionnait la poitrine et le dos. Jusqu'à ce jour je n'ai jamais vérifié l'efficacité théorique de ce traitement; mais, en ce qui concerne l'effet placebo, j'en suis absolument convaincu car j'était toujours d'aplomb quelques heures plus tard.

Il faut dire que ces massages étaient accompagnés de baisers particulièrement tendres, et spécialement curatifs.

15h30. C'est l'heure de sortir, vite, pour la séance de cinéma de 16h. Pépé Maurice se prépare en deux temps trois mouvements, et je le suis, parfois avec mon frère, pour le deuxième grand plaisir de la journée . A l'époque, les films nouveaux passaient dans les quatre grands cinémas de la ville : le Colisée, le Palmarium, l'ABC, le Paris...Puis il y avait les petites salles: Marivaux, Kléber, Studio 38, qui passaient plutôt des reprises.

Avant de rentrer , les gens se munissaient d'une quantité considérable de "glibettes" (ou pépites chez les gens distingués qui ne savent pas les ouvrir).

En fait, ils préparaient la bérézina du cinoche, ou plutôt la dépression avancée du balayeur de la salle. Celui qui n'a pas vu une salle tunisienne après la séance n'a rien vu.

Vous aviez une couche continue, d'une épaisseur constante, des écorces de glibettes, des blanches ou des noires , sur toute la surface du sol, soit plusieurs centaines de mètres carrés.

Quelques personnes moins dégoûtantes, mais bien plus vulgaires s'approvisionnaient quant à elles de chewing gum spécialement bruyant. Celles-ci avaient sans doute une forte dose de sadisme , car elles empêchaient très largement d'écouter les dialogues. Je ne dis pas qu'il n'y a pas eu de meurtre, mais c'est resté limité: éventuellement quelques dizaines.

En ce qui concerne les genres cinématographiques, Godard ou Bunuel étaient boycottés, Baroukh Hachem. Il nous restait des films profondément intellectuels, entre Spartacus gladiateur, Il était une fois dans l'ouest, le capitan ou le bossu, le gendarme de st tropez, etc... ça nous permettait de nous préparer à la lecture de Niezsche ou de Max Weber! Entre nous, merci mon Dieu de nous avoir tant épargné les "rkâkâ"!

Bon, divertissement suivant, vers 19h. En principe, le QG des kiffeurs éclairés était ce petit troquet du nom de "Le Novelty". Tout Tunis passait au moins une fois le

week end, soit samedi soir, soit dimanche soir. A l'époque le Beth Din n'était pas très répandu. Et la plupart des gens n'hésitaient pas à diner là-bas.

Pour les enfants, il y avait deux attractions majeures: l'une était la farandole de kémias, dont tous s'étonnait qu'on puisse encore manger après sauf pour faire plaisir au patron. La deuxième, c'était ce spectacle inoubliable des bouteilles de 1/8 ème de boukha couchées sur les tables. Il y avait les raisonnables, comme mon grand-père qui ne finissait jamais son minuscule flacon, et ceux qui construisaient devant eux de véritables pyramides de Chéops . La soirée, après quelques grillades imbibées d'harissa (en ce qui me concerne), se terminait vers 20h30/21h. Mon papy me ramenait pour terminer la soirée chez mes parents, souvent face à l'émission de variétés habdomadaire de la RAI , la chaine italienne.

Les dimanches à la fin de l'hiver, lorsqu'il ne pleuvait pas, la sortie était sans doute le plaisir le plus intense, jubilatoire, délicieux , qu'un jeune gamin puisse connaître: la chasse à la grive

dans les oliveraies d'Enfidaville. Nous étions essentiellement deux familles totalement inséparables. Les deux composées de deux garçons et une fille. Les deux avec des femmes qui s'entendaient comme des soeurs, et les hommes comme larrons en foire. Comment expliquer ce paradis sans en omettre les détails importants? Imaginez ce cadre irréél de champs d'oliviers qui s'étendaient sur plusieurs kilomètres de côté. ces arbres regorgeant d'olives à point, noires à souhait, que les grives viennent engloutir goulument.

Ces deux pères, amoureux de la nature, et excités par la compétition , une bagarre de vrais amis, pour se moquer puis rire comme deux gamins. Et nous, les mouflets,

courant après chacune des prises en l'absence de teckel -mères juives obligent- pour rajouter aux précédent trophées. Nous tellement plus énervés que les grands, plus royalistes que le Roi, nous défendions l'honneur de notre famille respective avec hargne mais politesse.

En fin d'après-midi nous rentrions chez nous ensemble. Certaines semaines chez nos amis, d'autres chez nous. Et nous rêvions que la journée se poursuive avec nos amis.

Quel était donc le kif suprême? Soirée autour d'une cheminée? non, mais vous plaisantez? Télévision: oui, à peine, pour voir l'un des match du championnat italien.

Mais ce que nous attendions, c'est que ma mère ou Claudine fasse des soles meunières et des spaghettis bien relevés pour se rassasier. Puis, que les parents s'installent autour d'une table de belote pour pousuivre avec autant de vannes, de vice amusant, et de gentillesse, la compétition entamée plus tôt dans la campagne du Cap Bon.

Après cela, comment voulez-vous que j'oublie ma jeunesse et ses folies? Comment voulez-vous que nos relations avec certains soit à l'instar d'une amitié à Janson de Sailly?

Comment pouvez-vous espérer que nous soyons mous ou lents ? Que nous arrivions à contrôler nos sentiments, notre colère, ou notre amour?

Voyez-vous, en y pensant, je dois rendre un grand hommage à un ami du nom de Jaco Halfon. Comme certains le savent, c'est lui qui a eu l'idée magnifique de consacrer un site aux tunisiens, à une époque où l'internet était balbutiant. Et pour nommer ce site il a trouvé un symbole bien particulier: l'épice la plus utilisée dans notre cuisine, une épice forte , qui a de la personnalité: l'harissa. Et c'est bien de ça qu'il s'agit: nous ressemblons fortement à l'harissa, pas aux poireaux!

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CHER MONSIEUR BOUBLIL ,
VOTRE ARTICLE SUR VEILLE DE LUNDI A TUNIS , M'A REELEMENT REJOUI PAR TANT DE BEAUX DETAILS SUR LES INSTANTS MERVEILLEUX QUE VOUS AVEZ RELATE EN FAMILLE ET J'AI RI AUX LARMES PAR LA MANIERE DE RACONTER L'ATTITUDE DES TUNES ALLANT AU CINEMA AVEC LEUR RESERVES MONUMENTALE DE GLIBETTES DE TOUTES SORTES ET SURTOUT PAR LE TRAVAIL QUI ATTENDAIT LE MALHEUREUX BALAYEUR EN FIN DE SEANCE !
ET QUE DIRE EFFECTIVEMENT DE TOUS CES HUITIEME DE BOUKHA QUI FORMAIENT LA PYRAMIDE DE KEOPS !
VRAIMENT BRAVO ! VOUS M'AVEZ REGALE PAR VOTRE ARTICLE FANTASTIQUE. jE SUIS SYDNEY UN LECTEUR ASSIDU D'HARISSA POINT-COM.
JE ME SOUVIENS AUSSI DU CAFE LE SOLEIL LEVANT LE SAMEDI MIDI OU IL Y AVAIT UNE DOUZAINE DE CENTIMETRES D'EPAISSEUR DES PEAUX DE FEVES AU SOL ET UN NOMBRE INCROYABLE DE CADAVRES DE HUITIEME DE BOUKHA !
TOUTE CES HISTOIRES NOUS RAPPELENT QU'HELAS CETTE PERIODE DE BONHEUR NATUREL ET INTENSE ONT DISPARU A JAMAIS....
HEUREUSEMENT QU'IL NOUS RESTE CES SOUVENIRS EN MEMOIRE ....

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