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Relations Tunisie-Israel

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Relations Tunisie-Israel
15 décembre 2008, 13:29
Chronique d'une relation discrète - 14 août 2005 - par RIDHA KÉFI, CORRESPONDANT À TUNIS de Jeune Afrique

Depuis les premiers échanges entre le Néo-Destour et les représentants de l'État hébreu, au début des années 1950, jusqu'à l'invitation envoyée récemment à Sharon, les deux pays n'ont jamais perdu le contact. Un ouvrage américain retrace l'histoire d'un dialogue souvent marqué par le secret.

« Retenez bien ce conseil : n'attachez guère d'importance aux soi-disant dirigeants arabes modérés. Pareille méprise nous causera d'autant plus de mal que nous ne savons pas ce que ces Arabes modérés nous réservent. » Cette phrase, extraite d'un discours de Lévi Eshkol, à la Knesset, le 3 juin 1965, introduit l'ouvrage de Michael M. Laskier, Israel and the Maghreb : from Statehood to Oslo (Israël et le Maghreb : de la fondation de l'État à Oslo), édité en 2004 par University Press of Florida. Au moment où l'ancien ministre israélien des Affaires étrangères lançait cet avertissement, Israël nourrissait des doutes quant aux réelles dispositions à son égard des dirigeants arabes dits modérés, dont certains, comme l'ancien président tunisien Habib Bourguiba et le roi du Maroc Hassan II, collaboraient déjà, officieusement, avec l'État hébreu. Si l'ancien responsable israélien montrait ainsi sa méfiance à l'égard des dirigeants arabes « modérés », c'est parce que ces derniers acceptaient de rencontrer de hauts responsables israéliens, mais insistaient pour que ces rencontres soient gardées secrètes. Et, surtout, parce qu'ils refusaient d'engager leurs pays dans des relations diplomatiques avec Israël.
En fait, les deux parties poursuivaient des objectifs complètement opposés. Israël cherchait à médiatiser ses relations avec les Arabes du Maghreb, dans le but de rompre son isolement régional. De leur côté, la Tunisie et le Maroc étaient soucieux d'éviter toute initiative pouvant être perçue comme étant en contradiction avec la position officielle de la Ligue des États arabes, dont ils étaient membres. Ainsi, durant sa visite en Tunisie, en 1966, Alex L. Easterman, principal intermédiaire entre Israël et les pays arabes jusqu'à la fin des années 1960, avait-il dû rester cloîtré dans sa chambre d'hôtel, à Tunis, durant plusieurs jours, avant que Bourguiba, dont il était pourtant l'invité, ne daignât le recevoir. Pis : dès le début de la discussion, le président tunisien avait demandé avec beaucoup d'insistance à son hôte qu'il s'engage à ne rien divulguer de la rencontre, obligeant Easterman à donner des garanties en ce sens. Né à la fin du XIXe siècle, cet homme de l'ombre s'était imposé après 1948 comme le plus important intermédiaire entre Israël et les pays arabes.
Le secret a donc été un souci constant des Tunisiens dès les premiers contacts entre Bourguiba et les représentants de l'État hébreu, à New York, au début des années 1950. Celui qui n'était encore qu'un chef nationaliste avait alors sollicité un appui israélien aux revendications nationales tunisiennes, en contrepartie d'un engagement des nationalistes tunisiens à faciliter l'émigration des juifs tunisiens vers Israël et à oeuvrer aussi, au sein du monde arabe, pour une reconnaissance d'Israël. Mais il a toujours veillé à entourer du plus grand secret ses contacts avec les Israéliens, afin de ne pas donner du grain à moudre à ses rivaux, en Tunisie et au Moyen-Orient. « Je dois faire attention à ne pas leur fournir la moindre occasion pour exploiter leur hostilité à mon égard et m'accuser d'être devenu leur ennemi », disait-il ainsi à Easterman, qui le cite dans une lettre au Dr Nahum Goldmann datée du 18 juillet 1957.
Les contacts tuniso-israéliens avaient commencé précisément le 25 juin 1952 avec la rencontre à New York, entre Bahi Ladgham, l'un des représentants du parti nationaliste, le Néo-Destour, et le représentant israélien aux Nations unies. Lors de cette rencontre, le leader tunisien avait demandé un appui israélien à la demande d'indépendance tunisienne, soulignant que son parti n'avait aucune responsabilité dans les agressions dont les juifs avaient été la cible dans son pays peu de temps auparavant.
Le même mois, Bourguiba appelait, de son côté, dans une interview au journal Le Monde, à la nécessité pour les Arabes de rechercher un règlement politique avec Israël. Il défendait la même approche durant son exil en France, en 1954, au cours d'une rencontre avec Easterman. Il est intéressant de noter que les Israéliens, à l'époque, étaient beaucoup plus soucieux que les Tunisiens d'entourer leurs contacts du secret le plus total. Tel-Aviv, qui maintenait de bonnes relations avec Paris, ne voulait pas susciter la colère des autorités d'occupation en laissant filtrer des informations sur ses contacts avec les nationalistes tunisiens.
C'est dans ce même cadre qu'eurent lieu les rencontres entre Ahmed Ben Salah, alors dirigeant de l'Union générale tunisienne du travail (UGTT) et cadre du Néo-Destour, et un leader du Histadrout israélien, Elie Cohen-Hadria, en marge des réunions de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), à Bruxelles. Celui qui deviendra bientôt le superministre de Bourguiba avait demandé l'appui de la centrale syndicale israélienne à l'organisation du congrès de la CISL de 1957 en Tunisie, en contrepartie de l'acceptation, par les autorités tunisiennes, de la participation d'une délégation israélienne à ce congrès. Honorant sa promesse, Ben Salah invita Israël au congrès de l'organisation qui se tint dans la capitale tunisienne en 1957. La délégation du Histadrout, conduite par Re'uven Barkat, secrétaire général du parti Mapai, ne prit pas part aux délibérations. Le drapeau israélien ne fut pas hissé non plus aux côtés de ceux des autres pays. Mais le geste des Tunisiens fut néanmoins très apprécié à Tel-Aviv.
À la vérité, les contacts entre la Tunisie et Israël durant ces années 1950 furent beaucoup plus utiles pour les Israéliens, qui bénéficièrent de facilités pour mener les opérations d'émigration des juifs tunisiens en Israël, que pour les Tunisiens. Israël, soucieux de maintenir de bonnes relations avec la France, ne pouvait, il est vrai, appuyer les revendications nationales tunisiennes. Les archives israéliennes montrent, par ailleurs, que le département de l'émigration du Mossad disposait en Tunisie, jusqu'au début des années 1960, d'un vaste réseau, dont l'activité n'était pas inconnue des autorités coloniales françaises, puis des autorités tunisiennes, après l'indépendance du pays.
Ainsi, durant la période allant de 1949 à 1956, le service de renseignements israélien a-t-il pu exfiltrer vers Israël quelque 6 200 juifs tunisiens. Les renseignements israéliens ne se sont pas contentés de faciliter ces opérations d'émigration, ils ont aussi mis en place, dans les quartiers juifs de Tunis, Djerba, Gabès et Sfax, des cellules d'autodéfense qu'ils ont aussi armées, afin qu'elles puissent faire face à d'éventuelles attaques des nationalistes locaux. Ces cellules, qui étaient dirigées par des officiers de renseignement envoyés spécialement d'Israël, sont restées actives jusqu'à la fin des années 1960.
À partir de l'indépendance, proclamée le 20 mars 1956, les relations entre Israël et la Tunisie ont dû tenir compte de la vision des nouveaux dirigeants et de leur volonté de reconstruire leur pays, surtout sur le plan économique. L'appui d'Israël a alors été sollicité au sein des organisations financières internationales, des lobbies pro-israéliens aux États-Unis et dans les autres États occidentaux.
Une rencontre décisive, à cet égard, fut celle qui réunit, à Paris, en février 1956, un mois avant la proclamation de l'indépendance tunisienne, Habib Bourguiba et l'ambassadeur d'Israël en France, Yaakuf Tsur. Après avoir écouté le leader tunisien exprimer son aversion pour Gamal Abdel-Nasser et ses griefs contre la politique du président égyptien dans la région, le diplomate israélien conseilla au futur dirigeant de s'assurer l'appui des juifs américains avant de demander une aide économique des États-Unis.
Les relations économiques entre la Tunisie, nouvellement indépendante, et l'État hébreu ont commencé officiellement, le 3 octobre 1956, par une rencontre à Paris entre le ministre tunisien des Finances, Hédi Nouira, et l'ambassadeur israélien en France. Les nombreux échanges, notamment à Paris, New York et Rome, entre des responsables des deux pays n'ont pas donné rapidement de fruits. Elles ont beaucoup aidé, en revanche, au développement des relations économiques entre la Tunisie et... les États-Unis à partir du milieu des années 1960.
Ainsi, deux mois après le célèbre discours de Bourguiba à Jéricho et la tournée mouvementée du président tunisien au Proche-Orient, en mars 1965, Habib Bourguiba Junior, alors ministre des Affaires étrangères, fit un voyage à Washington, dont l'objectif était de solliciter une aide financière américaine. En réponse à cette demande, le département d'État demanda à Israël d'intervenir auprès des gouvernements français et ouest-allemand afin qu'ils accordent à la Tunisie une aide financière alors estimée à 20 millions de dollars. Washington demanda également à Tel-Aviv d'acheter une partie de la production vinicole tunisienne. Les archives israéliennes indiquent que l'État hébreu répondit favorablement à ces demandes, car il espérait que le gouvernement tunisien encouragerait d'autres États arabes modérés à oeuvrer en vue de faire avorter le projet d'Union arabe défendu par l'Égypte et la Syrie.
Les dirigeants tunisiens, tous issus du Néo-Destour devenu entre-temps Parti socialiste destourien, étaient fort appréciés des Israéliens, qui les considéraient comme des modérés et des progressistes ayant reçu une éducation laïque à l'occidentale. Leur opposition de principe au nationalisme arabe, qu'il soit nassérien ou baasiste, et au communisme de type soviétique, alors en vogue dans le monde arabe, ne les rendait pas particulièrement antipathiques, non plus, aux yeux des Israéliens.
Aussi Tunis et Tel-Aviv mirent-ils en place, dès cette époque, une cellule de contact permanent constituée de leurs ambassadeurs respectifs à Paris : le Tunisien Mohamed Masmoudi et l'Israélien Walter Eytan. À cette époque aussi, Masmoudi rencontra, au moins une fois, le ministre israélien des Affaires étrangères, Abba Eban, dans la maison du baron de Rotschild. La cellule de contact initiale constituée par Easterman avait aussi été maintenue.
Lors d'une rencontre entre Masmoudi et Easterman, le 4 octobre 1966, le responsable tunisien sollicita l'appui économique - et surtout financier - des juifs d'Occident à son pays. Les Tunisiens, qui ne voulaient pas d'aides directes d'Israël ou d'hommes d'affaires de nationalité israélienne, insistaient pour que le soutien de l'État hébreu soit indirect, à travers un engagement d'hommes d'affaires juifs de nationalités autres qu'israélienne.
Il apparaît ainsi que Bourguiba a toujours situé ses relations avec Israël dans le cadre de ce qu'il considérait comme « l'intérêt supérieur de la Tunisie ». S'il n'a pas toujours été en contradiction avec celui du reste du monde arabe, « l'intérêt supérieur de la Tunisie » n'a jamais été conforme, non plus, à une stratégie arabe unifiée, si tant est qu'une telle stratégie eût pu exister, à cette époque ou après.
L'objectif de la Tunisie a toujours été aussi, en dépit des apparences, de soutenir les droits des Palestiniens et de presser Israël de mettre fin aux souffrances de ces derniers. Ainsi, durant sa visite aux États-Unis, en mai 1961, Bourguiba a-t-il beaucoup gêné les officiels israéliens - le Premier ministre David Ben Gourion l'avait alors accusé d'être devenu un « extrémiste » - en disant, au cours de la conférence de presse, aux Nations unies : « Tout le monde sait, y compris nous autres Tunisiens, qu'Israël constitue un nouveau type de colonialisme. Ce n'est pas là une question de domination d'une nation par une autre nation, mais quelque chose de pire - le remplacement d'un peuple par un autre peuple. Les gens qui vivent dans ce pays [Palestine] sont maintenant dans la même situation que celle dans laquelle les juifs s'étaient trouvés eux-mêmes durant la Seconde Guerre mondiale lorsqu'ils étaient opprimés par les nazis. Ils [les Palestiniens] sont maintenus dans des camps de concentration à côté de leur [ancien] pays. »
Et Bourguiba d'ajouter : « Israël se sent maintenant très puissant, ils [les Israéliens] sentent qu'ils sont les plus puissants. Cependant, la France, aussi, était très puissante quand elle a conquis l'Algérie il y a cent trente ans... Je pense que si les organisations internationales sont incapables de trouver une solution juste à ce problème, tôt ou tard, si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, si ce n'est pas demain ce sera le surlendemain, dans un an ou dix ans - une lutte armée s'installera en Palestine et ce qui est arrivé en Algérie aura lieu aussi là-bas. »
On ne peut pas dire que les développements ultérieurs dans la région ont démenti les prédictions de l'ancien président tunisien.
Mais, tout en condamnant verbalement le nouvel État juif pour avoir expulsé de Palestine une partie de sa population musulmane et chrétienne, Bourguiba s'est imposé aussi comme le premier leader arabe à avoir publiquement défié l'obstination arabe à ne pas reconnaître Israël. Ce qui, à l'époque, lui valut le respect des Israéliens et des puissances occidentales, mais aussi, par ricochet, la haine incommensurable de la majorité des Arabes et des musulmans, et d'un grand nombre de Tunisiens qui étaient acquis aux thèses nationalistes arabes.
« Quant à la Palestine, il est nécessaire d'être réaliste, de dépasser l'étape des récriminations et des jérémiades, lança ainsi Bourguiba dans un discours à Tunis, le 10 avril 1965. Dire que l'existence d'Israël est une injustice est vrai, mais ne sert à rien. J'ai l'habitude de parler franchement. Je vais, par conséquent, jeter une grosse pierre dans la mare... Il est vrai que j'ai heurté beaucoup de susceptibilités, mais j'ai seulement dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Jusqu'ici les [leaders] arabes se taisent, et certains régimes ne sont pas stables. Ils ne veulent pas avoir des problèmes avec Le Caire. »
Israël, de son côté, n'a jamais ménagé son soutien à la Tunisie, tant que ce soutien permettait de maintenir la stabilité de ce pays modéré et pro-occidental, de le soustraire aux influences des nationalistes arabes. Et d'empêcher ainsi la constitution d'un front arabe uni face à Israël.
De son côté, Bourguiba, qui craignait l'hégémonisme égyptien et soupçonnait Nasser de vouloir étendre son leadership à tout le Moyen-Orient et à l'Afrique, a essayé, entre 1965 et 1967, d'entretenir des relations secrètes avec Israël, mais la guerre des Six Jours (juin 1967) l'a découragé d'aller plus avant.
Il a donc fallu attendre la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide, qui se sont accompagnées, dans le monde arabe, de la mise en route du processus de paix israélo-arabe à Oslo, en 1993, la chute de certains régimes radicaux (l'Irak de Saddam) et l'affaiblissement d'autres (Syrie, Libye, Algérie, Yémen...), et le début de normalisation des relations entre les pays arabes modérés et Israël pour voir la Tunisie reprendre langue avec l'État hébreu. D'abord à travers les rencontres secrètes qu'elle a facilitées, sur son propre territoire, entre des responsables palestiniens - l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) était basée à Tunis entre 1982 et 1994 - et israéliens. Ensuite, en nouant une relation diplomatique minimale avec Israël, avec l'ouverture, en 1996, de bureaux de liaisons, l'un israélien à Tunis et l'autre tunisien à Tel-Aviv - la Tunisie ne reconnaissant pas Jérusalem comme capitale de l'État hébreu.
Ce début de normalisation n'a pas empêché la Tunisie de rappeler son diplomate accrédité en Israël et de fermer le bureau de liaison tunisien en Israël au lendemain de l'arrêt du processus de paix et du déclenchement de la seconde Intifada, en septembre 2000.
Avec l'invitation lancée récemment par le président Zine el-Abidine Ben Ali au Premier ministre israélien Ariel Sharon pour prendre part à la seconde phase du Sommet mondial de la société de l'information (SMSI), qui se tiendra à Tunis du 16 au 18 novembre, une nouvelle page s'ouvre dans l'histoire des deux pays.

Si les Tunisiens se gardent encore de parler de normalisation avec l'État hébreu, tant que le processus de paix israélo-palestinien n'a pas encore été remis sur les rails, les Israéliens semblent optimistes quant à une prochaine reprise de leurs relations diplomatiques avec la Tunisie, un pays qui ne leur a jamais été totalement hostile et qui fut, pendant les cinquante dernières années, l'un des rares dans le monde arabe à appeler ouvertement à la reconnaissance d'Israël. Tout en s'attachant fermement à la défense des droits des Palestiniens à l'autodétermination et à un État viable à l'intérieur de frontières internationalement reconnues.


Source : [www.jeuneafrique.com]
Re: Relations Tunisie-Israel
15 décembre 2008, 13:32
Chronique d'une relation discrète (suite) - 28 août 2005 - par RIDHA KÉFI - Pour Jeune Afrique

Après la présentation des grandes lignes de l'ouvrage de Michael M. Laskier retraçant l'histoire du dialogue entre les deux pays (voir J.A.I. n° 2327-2328), voici le récit détaillé des contacts officieux et de l'émigration juive.

L es premiers contacts entre nationalistes tunisiens et dirigeants israéliens remontent à l'été 1952. Ils ont probablement été arrangés par deux Américains : le sénateur Herbert H. Lehman et le membre du Congrès Emmanuel Celler, tous deux de New York. Ils ont commencé, en tout cas, après que les deux parlementaires eurent introduit Bahi Ladgham, alors membre influent du bureau politique du Néo-Destour et futur Premier ministre de la Tunisie, auprès de Merdechai Namit, chef de la Fédération des travailleurs israéliens (Histadrout), et de Gide'on Rafael, de la mission israélienne auprès des Nations unies.
Ainsi donc, le 25 juin 1952 - alors qu'Asiatiques et Latino-Américains essayent de faire aboutir à l'ONU la question de la souveraineté tunisienne -, Bahi Ladgham rencontre à New York Gide'on Rafael, qui saisit l'occasion pour soulever le problème des juifs tunisiens, surtout à la lumière des incidents survenus du 14 au 16 juin 1952 : boutiques mises à sac, biens saccagés et, plus grave, assassinat d'un jeune israélite dans le quartier juif de Tunis. Ladgham assure Rafael que les membres du Néo-Destour ont toujours encouragé une entente entre juifs et musulmans et se sont fermement opposés à toute forme d'extrémisme. Il se garde cependant de soulever la question d'un possible soutien d'Israël aux aspirations nationales tunisiennes à l'ONU. Il se contente d'expliquer que le Néo-Destour est partisan d'une politique de coopération entre les Arabes et l'Occident et appelle à la paix avec Israël. Il promet aussi qu'une fois indépendante la Tunisie permettrait une émigration sans limitation des juifs vers Israël, s'opposerait au boycottage politique et économique d'Israël par les Arabes et pourrait même servir de médiateur entre Arabes et Israéliens.
Le 9 février 1953, Rafael rencontre Salah Ben Youssef, membre fondateur du Néo-Destour et, depuis le milieu des années 1950, adversaire politique de Bourguiba. C'est lui qui a sollicité la rencontre, mais, à la différence de Ladgham, il reproche à Israël de n'avoir pas soutenu le bloc asiatique et latino-américain à l'ONU *, alors que le Néo-Destour était l'unique mouvement dans le monde arabe à avoir affiché une attitude positive à l'égard d'Israël.
Hédi Nouira, qui avait remplacé Bourguiba comme secrétaire général du Néo-Destour après l'exil de ce dernier au Caire, est l'un des mieux disposés à l'égard d'Israël. Interviewé en avril 1953 dans son bureau de la Casbah, à Tunis, par le journaliste israélien Amos Eilon, le futur Premier ministre cherche à dissiper les craintes israéliennes à propos du nationalisme tunisien, parle avec confiance des futures relations tuniso-israéliennes et écarte la possibilité d'un alignement du Néo-Destour sur la politique anti-israélienne de boycottage politique et économique, allant jusqu'à émettre des doutes sur la possibilité que la Tunisie puisse rejoindre un jour la Ligue arabe. Nouira pense qu'il est plus prudent pour la Tunisie de participer aux efforts de paix au Proche-Orient (Ha'aretz, 10 avril 1953).
Les rencontres entre Habib Bourguiba et Alex Easterman, membre du Congrès juif mondial, commencent en août 1954 au château de la Ferté, près de Paris, où le leader du Néo-Destour est assigné à résidence. Durant la première rencontre, le 9 août, Bourguiba affirme que la Tunisie n'a d'autre choix que de rejoindre bientôt la Ligue arabe, mais prie son interlocuteur de ne pas interpréter cette déclaration comme une adhésion à la ligne de cette organisation vis-à-vis d'Israël. Le leader tunisien fait aussi remarquer que, en tant qu'observateur extérieur, il pouvait s'identifier au sionisme israélien, mais que, en tant qu'Arabe, il considère Israël comme un avant-poste de la colonisation : une entité étrangère responsable de l'usurpation de la terre de Palestine et de l'expulsion de ses habitants arabes. Bourguiba précise cependant que la Tunisie ne s'alignera pas, pour des raisons pragmatiques, sur les forces qui appellent à la destruction d'Israël. L'objectif de son pays étant de promouvoir la paix au Moyen-Orient et en Méditerranée, son entrée à la Ligue arabe pourrait lui permettre d'exercer une influence modératrice dans cette direction.
Easterman sort de cette rencontre avec la ferme conviction que Bourguiba veut observer une stricte neutralité dans le conflit israélo-arabe. C'est en tout cas ce qu'il explique dans ses notes au Premier ministre et ministre des Affaires étrangères israélien Moshe Sharett. Ces rencontres non officielles, intermittentes, directes et indirectes, entre Tunisiens et Israéliens se poursuivent jusqu'en 1956. Elles sont entreprises avec l'approbation des Français, qui ne trouvent rien à redire aussi longtemps qu'elles restent infructueuses et ne sont pas conduites dans leur dos.
À partir de 1955, date de l'octroi de l'autonomie interne à la Tunisie, qui préfigure l'indépendance totale du pays, les membres du gouvernement israélien, aussi bien que les diplomates israéliens à Paris, commencent à courtiser le Néo-Destour. En parallèle, dès le début de la phase de l'autonomie, des juifs tunisiens issus de l'élite de gauche et liés au Néo-Destour ou à certains membres de l'Union générale tunisienne du travail (UGTT) jouent le rôle de médiateurs entre la Tunisie et Israël. C'est le cas notamment d'Elie Cohen-Hadria, représentant des socialistes français à Tunis, qui jouissait d'une bonne réputation au sein du Histadrout et de la direction du parti travailliste israélien Mapaï.
Cohen-Hadria contacte d'abord Mohamed Masmoudi, secrétaire d'État dans le gouvernement de transition présidé par Tahar Ben Ammar et futur chef de la diplomatie (1970-1974). Il évoque avec lui la possibilité d'établir des relations entre l'UGTT et le Histadrout. Masmoudi n'accepte ni ne rejette la proposition, suggérant seulement d'attendre le congrès du Néo-Destour - il ne s'était pas réuni depuis 1937 - où les projets communs israélo-tunisiens seraient plus sérieusement discutés.
Cohen-Hadria relève la même hésitation chez Aziz Djellouli, influent homme d'affaires et membre du même gouvernement, qui ne cache pas son désir de visiter Israël dans le cadre d'une mission d'observation pour prendre connaissance directement des projets industriels et étudier l'investissement financier, les méthodes d'irrigation et les politiques d'implantation des populations. Djellouli insiste cependant sur la nécessité d'entourer cette visite du secret absolu afin de ne pas susciter l'ire de certains États arabes.
La rencontre de Cohen-Hadria avec Ahmed Ben Salah n'est pas plus fructueuse. Le leader syndicaliste, qui a adhéré au Néo-Destour dans les années 1940 avant de s'engager plus tard dans l'UGTT, vient d'être élu, en cette année 1954, secrétaire général de la centrale ouvrière - il occupera plus tard les fonctions de ministre du Plan dans le gouvernement de Bourguiba et sera directement responsable de plusieurs plans de développement. Ben Salah explique à Cohen-Hadria les difficultés qu'il a rencontrées à mentionner le nom d'Israël dans le journal Esprit, l'un des organes du Néo-Destour dont il était le responsable. Ben Salah déclare cependant qu'il est prêt, malgré tout, à publier photos, documents et articles sur l'organisation sociale des kibboutzim (ferme collective) et moshavim (coopérative agricole de petits propriétaires terriens) israéliens. Il demande aussi à Cohen-Hadria de le mettre en contact avec les leaders du Histadrout. Il veut demander à ces derniers de soutenir la candidature de la Tunisie à l'organisation de la conférence de la CISL (Confédération internationale des syndicats libres, basée à Bruxelles), prévue en 1957. Il promet d'y inviter officiellement une délégation du Histadrout, en dépit du tollé qu'une telle invitation pourrait provoquer au sein des délégations syndicales arabes.
En février 1956, alors que les nationalistes tunisiens sont en train de mettre au point les derniers détails de l'accord pour recouvrer leur entière souveraineté, l'ambassade d'Israël à Paris saisit l'occasion de leur présence dans la capitale française pour nouer de nouveaux contacts. C'est l'ambassadeur Ya'akov Tsur qui est chargé d'organiser ces rencontres. Ainsi, de février 1956 jusqu'au déclenchement de la guerre de Suez, huit mois plus tard, Tsur confère avec Habib Bourguiba et ses plus proches collaborateurs, dont Masmoudi et Hassan Belkhodja. Ce dernier est alors le représentant permanent du Néo-Destour à Paris.
Lors de sa première rencontre avec Bourguiba, le 6 février, Tsur dit la joie qu'il ressent de parler avec le leader du Néo-Destour, que le gouvernement israélien considère comme le représentant d'un nouveau courant de pensée arabe. Bourguiba oriente la discussion vers ses problèmes avec Salah Ben Youssef, son grand rival, qui avait obtenu l'asile politique au Caire. Bourguiba qualifie Nasser de « mégalomane » oeuvrant à la déstabilisation des leaders arabes progressistes. « Je connais bien les Égyptiens, explique Bourguiba. Je n'ai jamais vu autant de misère et de pauvreté [durant ma période d'exil là-bas]. Malgré tout cela, les Égyptiens financent Ben Youssef et ses amis. » Bourguiba et Tsur tombent d'accord sur le fait que l'accord militaire signé en septembre 1955 entre l'Égypte et l'Union soviétique constitue un danger aussi bien pour Israël que la Tunisie, le Tunisien craignant sérieusement qu'une partie des armes ne parvienne jusqu'au Maghreb et n'aggrave l'instabilité de la région.
Bourguiba ne manque pas de relever que la guerre de 1948 et la naissance d'Israël sont à l'origine de la situation pénible des réfugiés palestiniens : « Cette grande injustice accable le monde arabe. » Mais il n'en rend pas moins hommage à Israël, qui a su « accomplir son destin national », tout en critiquant les leaders arabes, qui n'ont pas fait montre de pragmatisme : « La guerre ne les mènera nulle part. [...] Si j'avais écouté les franges extrémistes de mon propre camp et rejeté l'idée d'un accord avec la France, rien n'aurait pu être accompli en Tunisie. » Bourguiba a aussi loué, au passage, Pierre Mendès France, l'ancien Premier ministre français « d'origine juive », « ce grand homme auquel le peuple tunisien vouera toujours une grande admiration, qui a osé démolir le mur séparant les Français et les Tunisiens ».
Bourguiba ayant écarté la possibilité de nouer des relations diplomatiques avec Israël à cause des « pressions politiques exercées par les extrémistes », la conversation s'oriente sur les potentialités de coopération économique entre les deux pays, notamment dans les domaines technique et agricole. Mais « tous les arrangements futurs devront demeurer non officiels », précise le Tunisien.
Des réunions entre Tsur et Masmoudi ont lieu durant les mois suivant l'indépendance de la Tunisie. Le jeune vice-Premier ministre - il a alors 31 ans - nourrit envers Israël des sentiments contradictoires : il reproche à l'État hébreu de ne pas avoir soutenu l'indépendance tunisienne mais admire l'esprit socialiste et progressiste qui anime ses dirigeants. Masmoudi montre aussi un certain intérêt pour les techniques israéliennes d'irrigation et les expériences agricoles des kibboutzim et des moshavim. « L'enthousiasme de Masmoudi pour les progrès économiques d'Israël est presque égal à celui de la propagande sioniste », affirme Tsur, qui essaye de dissuader son interlocuteur d'appliquer l'expérience des kibboutzim dans son propre pays, où elle a toutes les chances... d'échouer. Masmoudi, dont l'hostilité envers Nasser dépasse celle de Bourguiba, approuve ensuite le projet d'envoi d'une délégation de l'UGTT en Israël et l'accueil - non officiel - de représentants du Histadrout à Tunis. Les deux hommes conviennent cependant que ces deux points doivent être étudiés avec les responsables de la centrale syndicale tunisienne.
Hédi Nouira, ministre des Finances, rencontre l'ambassadeur israélien le 3 octobre 1956, à Paris. Il sollicite l'assistance d'agronomes israéliens pour former des fermiers tunisiens et les aider à mettre en route des coopératives. Cette discussion avait été précédée d'une réunion, le 14 septembre, à Rome, entre des diplomates israéliens et des officiels tunisiens, qui évaluent la possibilité d'envoyer des stagiaires pour quelque temps en Israël afin d'étudier les méthodes de cultures agricoles. Les ambassadeurs d'Israël à Paris et à Rome reçoivent aussitôt pour instructions de répondre favorablement aux demandes tunisiennes. À l'issue de la rencontre Nouira-Tsur, il est décidé que l'ambassade d'Israël à Paris mettra sur pied une unité chargée de coordonner des projets de développement communs sous la responsabilité du ministre israélien du Commerce et de l'Industrie Pinhas Sapir.
La guerre de Suez, déclenchée le 29 septembre 1956, et ses conséquences réduisent à leur portion congrue les contacts diplomatiques non officiels entre Tunisiens et Israéliens. À partir de là, la Tunisie fait relayer ses messages par le biais de Comité juif international (CJI) ou de l'Agence de l'émigration juive à Tunis. Deux rencontres diplomatiques ont lieu, cependant, à New York, en avril 1957 entre Ahmed Mestiri, secrétaire d'État tunisien à la Justice, et Arye Ilan, membre de la mission israélienne à l'ONU. Mestiri avait été chargé par Bourguiba de transmettre à Ilan une demande pressante tunisienne pour qu'Israël cesse d'utiliser publiquement le terme d'« hostilité arabe » dans les réunions internationales. Car cette généralisation, qui met tous les États arabes dans le même sac, peut causer du tort au gouvernement tunisien au moment où ce dernier cherche à obtenir une aide économique des États-Unis et de l'Europe.
Honorant la promesse qu'il avait faite à Cohen-Hadria, Ahmed Ben Salah invite Israël au congrès du CISL. La délégation du Histadrout, conduite par Re'uven Barkat, secrétaire général du parti Mapaï, n'est cependant pas associée aux délibérations. Le drapeau israélien n'est pas non plus hissé aux côtés de ceux des autres pays participants. Mais le geste des Tunisiens est néanmoins très apprécié à Tel-Aviv.
En 1964, Israël essaie de rétablir les contacts, presque totalement rompus au lendemain de la guerre de Suez et les événements de Bizerte. Il veut demander aux autorités tunisiennes d'accélérer les procédures pour fournir des passeports aux juifs tunisiens voulant émigrer vers Israël. Il tente aussi d'exploiter la reprise des tensions entre Égyptiens et Tunisiens pour renouer des relations avec ces derniers. C'est ainsi que le ministère israélien des Affaires étrangères envoie Easterman à Genève, où Bourguiba est venu passer des vacances.
Les deux hommes se rencontrent le 2 septembre 1964. Après de longues discussions, le président tunisien accepte de lever les restrictions sur les passeports, tout en faisant observer ceci : « Vous savez que je ne me suis jamais dressé sur le chemin des juifs qui voulaient quitter la Tunisie pour Israël. Les départs se sont poursuivis. Je suis le seul chef d'État dans le monde arabe qui n'ait jamais essayé d'empêcher les juifs d'émigrer vers Israël. J'ai poursuivi sur cette voie à travers les années, en faisant face souvent aux pressions de ceux qui voulaient que je change d'attitude, mais je n'ai pas changé. »

* À ce refus de l'État hébreu, deux raisons : les Israéliens ont besoin de temps pour mener à terme l'émigration des juifs tunisiens. Ainsi, lorsque le Premier ministre français Pierre Mendès France annonce, en 1954, que la Tunisie pourrait accéder à l'autonomie interne dans un délai d'un an, les diplomates israéliens expriment le souhait que l'administration coloniale garde de larges prérogatives et, de préférence, le plus longtemps possible.
L'autre raison tient au développement des relations entre Paris et Tel-Aviv : des officiers israéliens sont alors entraînés sur le sol français et les deux pays négocient la fourniture d'armement français aux Forces de défense israéliennes. Vers la fin de 1954, la France indique même pour la première fois qu'elle espère vendre à Israël des avions de combat Mystère. Ni l'Agence juive, responsable de l'aliyah, ni le gouvernement israélien ne pouvait donc s'aliéner la France en soutenant les revendications des nationalistes tunisiens.


Source : [www.jeuneafrique.com]
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